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Les feux sont-ils bons pour la biodiversité ? (vidéo DirtyBiology) Réactions à chaud #4

Il y a quelques temps, une vidéo publiée sur la fantastique chaîne YouTube DirtyBiology m’a légèrement fait réagir et je souhaitais ici apporter un rapide complément à ce qui a été présenté. Cela tombe bien, ça faisait quelques temps que j’avais un article dans les tiroirs sur « la relation amour-haine des feux et de la biodiversité ». La vidéo en question traite des feux et leurs liens avec la biodiversité et je vous conseille vivement de la regarder avant de lire cet article (disponible un peu plus bas). Comme à son habitude, Léo Grasset (l’auteur) développe une idée a priori contre intuitive : les feux ne sont pas forcément mauvais pour la biodiversité, au contraire. Dans ce court article, nous résumons d’abord comment et pourquoi certains écosystèmes maintiennent une biodiversité élevée grâce aux feux, puis nous voyons en quoi les incendies peuvent aujourd’hui ne plus être aussi bénéfiques qu’ils ont pu l’être dans le passé.

Flames surround a property under construction off Copley Road in Upper Swan on 2 February 2021 in Perth, Australia
L’Australie a connu des feux violents entre fin 2019 et début 2020. https://www.bbc.com/news/world-australia-55897659

En guise d’introduction

Avant de commencer, il faut se rappeler que le sujet est évidemment complexe et il est impossible de le résumer en quelques minutes de vidéo ou en quelques paragraphes de vulgarisation. De plus, comme souvent dans ce genre de sujet, la subtilité principale est que tout est nuancé et il n’y a jamais une vérité absolue. Enfin, il faut comprendre que le but de la vidéo en question n’est pas tant de dire que les feux sont fondamentalement bons pour la nature, mais plutôt de présenter quelques situations pour lesquelles ils le sont afin de pousser la réflexion du commun des mortels.

Le postulat développé dans la vidéo est le suivant : nous n’aimons pas les feux car ils détruisent nos infrastructures et peuvent même être mortels, nous souhaitons donc absolument éviter leur apparition et leur propagation autant que possible. Il en va de même lorsqu’ils apparaissent dans une zone naturelle, surtout quand nous souhaitons la conserver. En revanche, l’accumulation de matière organique sèche dans certaines forêts représente en quelque sorte une poudrière qui favorise alors l’apparition de « méga-feux », de feux incontrôlables ou d’une ampleur considérable. Certains écosystèmes sont parfaitement adaptés à ces incendies et les empêcher finit par altérer la qualité des milieux et la biodiversité. On pourrait penser que l’intensité et la fréquence des feux augmentent mais il semblerait que ce ne soit pas vraiment le cas si l’on regarde les données géologiques d’avant le 20e siècle (du moins aux Etats-Unis). Si nous laissions les incendies se développer plus régulièrement, cela empêcherait l’apparition de « méga-feux » : brûler un peu pour éviter de brûler beaucoup, en quelque sorte.

La vidéo en question disponible sur la chaîne de DirtyBiology : https://www.youtube.com/watch?v=RzuyL3LEROQ&ab_channel=DirtyBiology

Quand la biodiversité aime le feu

L’apparition et la propagation d’incendies n’ont rien de nouveau et certains écosystèmes doivent faire face aux feux depuis longtemps étant donné que certaines espèces y sont parfaitement adaptées. Et cela paraît plutôt logique puisque dans les zones où la végétation s’assèche fortement durant l’été, la moindre étincelle peut transformer un habitat en véritable brasier. C’est le cas notamment des écosystèmes de type « méditerranéen » que l’on peut retrouver autour de la Méditerranée mais aussi au Sud-Ouest de l’Amérique du Nord, en Afrique du Sud, dans certaines régions du Sud-Est de l’Amérique du Sud ou d’Australie.

Pour comprendre comment la biodiversité a pu s’adapter aux feux jusqu’à en dépendre il faut s’attarder à la théorie des perturbations intermédiaires ainsi qu’aux successions végétales. Tous les habitats tendent vers un état appelé « climacique » parfaitement équilibré où quelques espèces (végétales) très compétitives (mais qui poussent lentement) dominent largement. Pour caricaturer et rester dans la théorie pure, on peut imaginer qu’à terme, une seule espèce d’arbre va dominer les forêts d’Europe car les conditions environnementales lui sont plus favorables qu’aux autres. Vous conviendrez que ce type d’habitat est a priori assez peu diversifié et en pratique ce n’est pas du tout ce que l’on observe. En effet, en plus de la variation naturelle du sol, de l’humidité et des microclimats favorisant des espèces différentes, des événements aléatoires viennent aussi perturber les écosystèmes, changeant alors localement les conditions environnementales et rebattant les cartes. Par exemple, une tempête peut faire tomber des arbres trop vieux ou trop grands, ouvrant ainsi des brèches de lumière dans une forêt, permettant à des espèces pionnières au développement et à la dissémination rapides de s’installer quelques années, avant de petit à petit laisser leur place et préparer le terrain pour d’autres espèces plus compétitives…. Jusqu’à la perturbation suivante qui aura lieu un peu plus loin, dans une zone atteinte par les graines des plantes pionnières qui se sont développées plus tôt et qui attendent les conditions idéales pour germer.

Dans la majorité de l’Europe (et une bonne partie du monde suffisamment arrosée), l’état climacique vers lequel tend toutes les successions végétales est la forêt et vous avez déjà tout-e-s vu des terrains en friche se transformer en jeune forêt au bout de quelques années. Pour vous aider à mieux saisir les successions végétales imaginez alors la situation suivante : vous coulez une dalle de béton et la laissez ainsi pendant des milliers d’années. Au début, quelques lichens pourront s’attaquer à la roche et créer de petites cavités, permettant à l’eau de s’accumuler et aux mousses de s’installer. Quand les mousses meurent, un peu de matière organique s’accumule et permet à terme l’implantation des premières plantes herbacées annuelles, qui en mourant vont elles aussi permettre la création d’un peu plus de sol, entrainant à leur tour l’implantation d’espèces plus grandes qui vont naturellement « chasser » les petites mousses et les petites herbacées. La théorie veut que si vous attendiez suffisamment longtemps vous aurez à la fin une ou deux espèces (d’arbres dans notre cas) qui domineront le milieu… si et seulement si il n’y a pas de perturbations. Mais si une tempête couche les arbres, on reprend alors la succession depuis une étape antérieure. Cela est tout à fait logique puisque les conditions environnementales changent (lumière, température, humidité etc.) et favorisent donc une autre communauté végétale. Imaginez maintenant cette situation à très (très) large échelle où vous avez régulièrement des petites perturbations réparties aléatoirement dans le temps et l’espace : cela permet à tout un tas d’espèces de cohabiter – de la mousse pionnière à l’arbre très compétitif – dans une mosaïque d’habitats à la succession plus ou moins avancée et donc aux conditions environnementales légèrement différentes d’un endroit à un autre. Magique non ?

Bon, je ne vais pas m’étaler plus sur ce sujet car il y a beaucoup de choses à dire, mais vous aurez compris qu’il y a régulièrement des perturbations naturelles permettant aux milieux de garder une certaine diversité d’espèces et d’habitats. Et bien les feux participent largement à ces perturbations en ouvrant les milieux qui s’embroussaillent ou qui se ferment (qui deviennent sombres et denses). Certaines espèces qui aiment la lumière et détestent la compétition se retrouvent donc mécaniquement avantagées après le passage d’un feu. Il est donc tout à fait avantageux pour ces espèces de profiter des feux pour coloniser de nouveaux habitats ou prospérer dans des zones fraîchement brûlées. C’est notamment le cas de certaines plantes carnivores (qui sont généralement pionnières) qui aiment les milieux ouverts, lumineux et exempts de toute concurrence. Les adaptations au feu sont nombreuses chez les plantes carnivores : rhizomes ou racines stockant l’eau et l’énergie permettant à la plante de repartir de la souche (certains Drosera et Sarracenia), germination des graines favorisée par la cendre ou la fumée (certains Byblis) etc. On a par exemple vu des Drosera binata repartir seulement quelques semaines après les méga-feux d’Australie en 2019-2020, ce qui n’est pas tout à fait surprenant si vous avez déjà vu la taille démesurée des racines de cette espèce et leur capacité à reproduire de nouveaux individus via leur bouturage.

Toutes ces adaptations montrent bien que les plantes ont co-évolués avec les feux et qu’ils n’ont donc a priori rien de mauvais… Mais est-ce vraiment aussi simple que ça ?

Peut être une image de 1 personne et sourire
Aucune description de photo disponible.
Drosera binata repart sans problème quelques semaines seulement après les feux qui ont ravagé l’Australie : https://www.facebook.com/photo/?fbid=10158029487967920&amp%3Bset=gm.2617184861848412

Quand la biodiversité hait le feu

De tous temps, la biodiversité a donc cohabité avec les feux, pour autant le contexte n’est absolument pas le même aujourd’hui et la différence majeure… C’est nous. Jusqu’à récemment, les incendies qui apparaissaient de manière spontanée devaient se propager jusqu’à leur arrêt « naturel » par des barrières physiques (montagnes, lacs, cours d’eau, étendus désertiques etc.), les précipitations (disons la météo) ou simplement quand il n’y avait plus rien à brûler… Mais il faut bien comprendre qu’ils avaient lieux sur des terres complètement « naturelles » et même si leur intensité devait être bien plus importante qu’aujourd’hui sans l’intervention de l’Homme, il était alors facile pour les espèces de migrer un peu plus loin pour éviter les flammes avant de venir recoloniser le milieu qui a brûlé quand les conditions redevenaient favorables. C’est évidemment différent aujourd’hui car les espaces naturels sont beaucoup plus rares et fragmentés, ils sont donc plus précieux pour conserver la biodiversité qui les habite. Quelques millions d’hectares qui partent en fumer c’est au final assez peu par rapport à la surface des terres émergés, mais lorsque l’on soustraie l’espace utilisé pour nos infrastructures et notre agriculture (70% tout de même) c’est beaucoup ! À ce moment, le feu n’est plus une perturbation intermédiaire favorisant la biodiversité mais un véritable cataclysme qui s’ajoute aux menaces qui pèsent déjà sur la biodiversité.

Mais ce n’est pas tout, les rares zones naturelles qui partent en fumée abritent parfois une bonne partie des populations restantes de certaines espèces. Leur disparition est donc terrible pour la diversité génétique de ces espèces et peut même compromettre leur survie sur le long terme. Il en va de même pour les espèces qui n’ont pas ou peu d’endroits où se réfugier et qui disparaissent alors avec leurs derniers habitats. Même si le feu peut être fondamentalement bon pour ces habitats, il ne l’est que si les espèces peuvent venir le recoloniser. Si la zone brûlée représente le dernier bastion pour tout un tas d’espèces, il a alors un impact terriblement négatif sur la biodiversité.

De plus, les habitats naturels déjà sous pression – à cause des activités humaines ou du changement climatique – peuvent ne jamais retourner à un état climacique attendu, à cause des perturbations trop intenses qu’ils subissent. On dit alors que la résilience des milieux baissent, puisqu’il n’y a pas de retour à la normale possible. Pour illustrer cela, imaginez que la garrigue qui subit un feu peut ne plus redevenir une garrigue, même après un lapse de temps suffisamment long, car les perturbations sont maintenant trop intenses pour permettre la réapparition d’un habitat de niveau plus avancé dans les successions végétales (par exemple trop peu de précipitations, trop de chaleur, pas assez de réserve de biodiversité etc.). Après une perturbation importante, les habitats peuvent donc basculer vers un nouvel équilibre, souvent moins diversifié et offrant moins de services et de fonctions écosystémiques.

En plus de la disparition de l’habitat en question (et donc des espèces associées), les incendies remettent dans l’atmosphère tout le CO2 accumulé par les plantes. Si les mêmes espèces repoussent par la suite en fabriquant le même habitat, ce n’est pas grave. Tout le CO2 relâché est alors réabsorbé petit à petit au fur-et-à-mesure de l’avancée des successions végétales et de la croissance des plantes. En revanche, si un habitat composé d’arbres ou d’arbustes disparaît et laisse la place à une steppe ou une prairie, tout le CO2 libéré lors de la combustion n’est pas complètement réabsorbé puisque les habitats herbacés stockent moins de carbone que les forêts. Cela participe alors au changement climatique, amplifiant les phénomènes de sécheresse, favorisant les feux et empêchant un peu plus le retour des habitats « normaux ». Ce phénomène est d’autant plus problématique dans les régions en voie de désertification où un seul incendie peut définitivement mettre fin aux écosystèmes locaux et accélérer l’avancée du désert.

Dans les milieux en voie de désertification, un incendie peut complètement bouleverser les écosystèmes locaux. Un exemple ici au Salar de Uyuni en Bolivie où des feux sont régulièrement allumés pour dégager de nouvelles zones de culture (de Quinoa notamment). Sur cette photo, on voit le tronc calciné d’un Polylepis sp qui devait former un habitat similaire à la garrigue chez nous mais qui a laissé sa place à une strate de plantes herbacées, souvent annuelles, qui ne poussent que les quelques mois suivant la période des pluies. Cette zone étant en désertification, il est peut probable de voir revenir les arbustes.

Nous savons que le changement climatique va bouleverser les régimes de précipitations et certaines zones vont alors devenir plus arides donc plus à même de subir des incendies. C’est notamment le cas des régions au climat de type méditerranéen comme la Californie où l’on voit clairement une recrudescence de la fréquence et de l’intensité des feux ces dernières années (mais à remettre en perspective sur les siècles passés comme le montre la vidéo de DirtyBiology). De plus, une bonne partie des feux sont aujourd’hui d’origine criminelle, accidentelle ou volontaire pour ouvrir de nouvelles surfaces agricoles principalement sous les tropiques et au dépend de forêts tropicales. Dans tous les cas les feux d’origine anthropique représentent souvent une couche de menace supplémentaire pour la biodiversité (sauf quand c’est maîtrisé comme nous allons le voir juste après).

En Californie, les feux sont de plus en plus violents. https://lakeberryessanews.com/_Media/wildfire-history.jpeg

Le mot de la fin

Comme d’habitude tout n’est pas tout noir ou tout blanc. Il ne faut pas croire que les feux vont ravager le monde à cause du changement climatique ou que l’Homme se butte bêtement à ne surtout pas en déclencher. En effet, des incendies prescrits volontairement sont déjà allumés dans tout un tas d’écosystèmes pour maintenant des milieux ouverts, c’est le cas des savanes africaines par exemple ou des zones humides du Sud-Est des Etats-Unis comme vous pouvez le voir sur la vidéo ci-dessous. Il semblerait même que les amérindiens et les aborigènes ont utilisé cette technique pendant des milliers d’années et que la mort des premiers à l’arrivée des colons européens aurait entraîné une reforestation massive du continent américain, piégeant de grandes quantité de CO2 atmosphérique, ce qui serait à l’origine d’un petit âge glacière autour de 1600 (vous trouverez un article ici et il existe tout un tas de livres étayant cette hypothèse). Et dire que certains continuent de croire que nous n’avons aucun impact sur la planète humhum.

Typiquement le type de feu prescrit et contrôlés (généralement en hiver) permettant d’ouvrir des milieux qui ont tendance à se refermer. On voit qu’ici tout est parfaitement sous contrôle.

Dans cet article je n’ai volontairement pas parlé des incendies volontaires allumés pour ouvrir de nouvelles zones de culture, notamment dans les régions tropicales, et qui deviennent parfois hors de contrôle. Ce type de feux n’a rien, mais alors vraiment rien, de bon pour la biodiversité ou le changement climatique puisque de la forêt – que l’on peut considérer comme une accumulation de CO2 atmosphérique – est brûlée pour en faire des zones agricoles qui n’absorbent pas ou peu de CO2 et qui rejettent même des gaz à effet de serre à cause des intrants utilisés. Dans ce cas, on rejette le CO2 accumulé pendant des décennies, pour fabriquer un milieu artificiel qui émet des gaz à effet de serre, pour produire principalement de l’huile de palme ou du soja qui vont participer à l’alimentation d’animaux qui émettent d’autres types de gaz à effet de serre ou pour notre propre consommation (et la pollution qui va avec). Le même raisonnement peut être fait pour la biodiversité puisque les forêts tropicales sont les milieux les plus riches en espèces de la planète et les monocultures… portent bien leur nom (sans compter les pesticides qui participent directement à l’extinction de la biodiversité et qui peuvent avoir des effets à long terme, même très loin des champs lorsqu’ils s’infiltrent dans les nappes phréatiques).

De même, nous n’avons pas parlé des feux qui apparaissent dans les forêts tempérées froides d’Amérique du Nord ou d’Eurasie qui ne sont clairement pas des habitats habitués à ce type de perturbation. De plus, ces feux sont largement attisés par le changement climatique, notamment la sécheresse et les températures élevées, comme nous avons pu le voir au Canada cette année. On peut donc discuter de l’intérêt des feux contrôlés pour certains écosystèmes, à certains moments précis et pour certaines zones de la planète, mais on ne peut pas généraliser et chaque exemple pourrait faire l’objet d’une discussion approfondie. Enfin, j’ai beaucoup pris l’exemple des plantes carnivores dans ce texte car c’est évidemment le groupe de plantes que je connais le mieux et beaucoup sont aujourd’hui menacées d’extinction. Je trouvais donc intéressant de montrer en quoi les feux peuvent parfois aider des espèces en danger comme Sarracenia oreophila visible dans la photo ci-dessous, en danger critique d’extinction (CR).

Sarracenia oreophila
Un Sarracenia oreophila, en danger critique d’extinction dans la nature, repart après un brûlis dont on voit encore les traces… Quand ils sont maîtrisés, les feux peuvent avoir un impact positif sur la biodiversité ! Photo © Barry Rice, sarracenia.com.

Bon et après ça, les feux sont ou pas ? Et ben, ça dépend, comme souvent en écologie. S’il fallait retenir quelques points de cet article et de la vidéo de DirtyBiology ce serait les suivants : 1) oui les incendies ont parfois un rôle important pour maintenir une diversité élevée dans certains écosystèmes qui y sont habitués et les empêcher n’est pas une bonne idée; 2) non on ne peut pas comparer le rôle des incendies dans l’histoire évolutive des espèces et dans l’évolution récente des écosystèmes puisque les habitats purement naturels sont aujourd’hui très rares et les laisser disparaître peut avoir des conséquences dramatiques, même si ces habitats sont en théorie adaptés à cette perturbation; 3) non les incendies dans les zones tropicales ou tempérées froides n’aident pas la biodiversité (ils participent même directement à son déclin) et oui ils participent activement au changement climatique et donc à l’accentuation de l’intensité et de la fréquence de ces mêmes feux.

Enjoy !

Pour aller plus loin :

Canicule au Canada, la faute au réchauffement climatique ? Réactions à chaud #3

Vous avez sans doute entendu parlé de la canicule historique qui a frappé l’Ouest des États-Unis et du Canada entre fin Juin et début Juillet 2021 (qui n’est d’ailleurs pas totalement terminée au moment où je publie cet article). Les températures ont été pendant plusieurs jours bien supérieures à 40°C et ont même avoisiné les 50°C par endroit, pulvérisant tous les records de températures de ces régions, parfois de plusieurs degrés (ce qui est extrêmement rare). Il est clair que le changement climatique va entraîner une augmentation des températures et donc une augmentation de la fréquence et de l’intensité des canicules. Pour autant, peut-on vraiment affirmer que le réchauffement climatique en est la cause comme nous pouvons le lire dans certains articles ? Pas si sûr… Dans ce 3e épisode de réactions à chaud (sans mauvais jeu de mot), faisons le point sur la situation et réfléchissons à la responsabilité du changement climatique, tout en nuance.

Rapide topo de la situation

La dernière semaine de Juin, les records de températures ont été pulvérisés dans l’Ouest de l’Amérique du Nord. Ces records concernent des régions entières, des villes et même.. tout un pays ! En effet, le dernier record de chaleur pour le Canada était de 45°C, il est aujourd’hui de 49.6°C soit près de 5°C supplémentaires, ce qui est tout à fait exceptionnel, surtout à l’échelle d’un pays. Les températures observées durant cet épisode se situaient parfois à plus de 22°C au-dessus des normales saisonnières, ce qui équivaut à des températures de l’ordre de 45°C à Paris à la même période, par exemple. Cette information est particulièrement importante car elle prouve que cette région du monde n’est absolument pas habituée ou préparée à des vagues de chaleur de cette amplitude. Dans les autres records impressionnants il faut aussi noter qu’il a fait plus de 20°C, à 1500 mètres d’altitude, au-dessus du 60e parallèle, c’est-à-dire à une latitude supérieure à celle de la ville d’Helsinki, ce qui est absolument inédit (et un peu difficile à imaginer !).

Anomalies thermiques le 28 Juin, soit la veille du jour le plus chaud

Nous avons vu des images impressionnantes montrant le goudron des routes qui fondait et s’ondulait sous l’effet de la chaleur, d’animaux venant se baigner dans les piscines privées, de centres climatisés ouverts en catastrophe pour permettre aux habitants de se rafraîchir etc. La canicule a aussi favorisé l’apparition de feux difficiles à arrêter et la ville de Lytton, qui a subit les températures les plus hautes jamais enregistrées par le Canada, a (quasiment) entièrement brûlé quelques jours plus tard. Mais l’élément le plus important est que la chaleur aurait aussi entraîné des centaines de morts.

La responsabilité du changement climatique

Beaucoup d’articles ont titré ou largement sous-entendu que la canicule était un effet du changement climatique, mais la réalité est bien plus nuancée que ça, reprenons alors les bases.

Le changement climatique est un fait observé et avéré qui se traduit, entre-autre, par une augmentation des températures moyennes mondiales, ainsi qu’une altération des régimes de précipitations. Lorsque l’on parle de réchauffement climatique, on parle donc du réchauffement progressif de la température moyenne mondiale, c’est-à-dire la moyenne de tous les relevés de la planète durant toute l’année. Cela n’exclue donc absolument pas que des régions isolées soient temporairement (ou définitivement !) plus froides qu’avant, puisque l’on mesure la moyenne globale. Nous avions déjà vu que le changement climatique n’est absolument pas incompatible avec l’observation d’une vague de froid, comme c’était le cas ce printemps par exemple. Enfin, nous savons aussi que le réchauffement n’est pas de même intensité partout, il est plus fort en montagne et dans les hautes latitudes (plutôt en hémisphère Nord où se situe une large masse continentale).

Nous savons aussi que ces changements entraîneront une météo plus capricieuse, plus changeante, plus extrême. Nous pouvons donc nous attendre à des tempêtes (ou des orages) plus violentes, plus fréquentes, ainsi que des canicules de plus forte intensité, plus récurrentes, ou qui se produisent plus fréquemment dans des périodes inhabituelles (au printemps ou en automne chez nous par exemple).

En revanche, comme nous ne pouvons pas dire : « il fait froid, donc le changement climatique n’existe pas », nous ne pouvons pas non plus affirmer : « il fait chaud, donc le changement climatique existe » (et oui, ça fonctionne dans les deux sens…). On ne le répétera jamais assez, mais il ne faut pas confondre météo et climat. Ainsi, nous ne pouvons pas dire que la canicule qui a touché l’Amérique du Nord est causée par le changement climatique et j’en veux pour preuve que le dernier record de température du Canada de 45°C date de 1937, donc bien avant le début des aléas climatiques dus aux activités anthropiques. De plus, cette canicule est très bien expliquée par le blocage atmosphérique de type Oméga qui entraîne nécessairement des températures élevées (mais je ne suis pas météorologue donc je ne vais pas vous expliquer ce que c’est 🙂 ).

Pourtant, quelques arguments viennent nuancer cette idée. Tout d’abord, l’intensité de cette canicule est de loin inégalée et probablement inédite de mémoire d’Homme, ce qui n’est pas totalement anodin. De plus, elle fait étrangement écho à celle qu’a traversé l’Europe en Juin 2019 avec des températures similaires, sans compter les autres épisodes caniculaires que l’on observe régulièrement en Russie ou en Australie.

Résonnons en terme de probabilités. Sans changement climatique, une canicule isolée de cette intensité est possible, hautement improbable mais possible. Des canicules régulières sont aussi possibles dans un climat « normal » mais devraient être compensées d’une certaine manière par des vagues de froid d’une intensité et d’une fréquence similaire au niveau global.

Or ce n’est pas ce que nous observons ! Alors que nous explosons régulièrement des records de chaleur, il est bien plus rare de battre des records de fraîcheur, encore plus à de grandes échelles (région/pays/continent). Ainsi, l’accumulation d’épisodes chauds est une preuve tangible que le climat part à la dérive et se réchauffe car ils ne sont pas compensés au niveau mondial par des vagues de froid similaires. Dans ce contexte, une canicule de cette intensité devient bien moins improbable et peut donc s’observer plus régulièrement. On peut alors conclure que le changement climatique a une réelle responsabilité dans l’apparition de cette canicule justement car elle s’ajoute à une liste d’autres phénomènes similaires observés à travers le monde.

Quelles leçons en tirer ?

Ce type d’événement, vous l’aurez compris, est voué à se répéter, s’accentuer, et s’intensifier. Il n’est même pas complètement improbable que ces mêmes records soient de nouveau battus dans la décennie ou les années à venir. En revanche, cela nous démontre plusieurs choses intéressantes auxquelles nous n’aurions pas forcément pensé de prime abord lorsque l’on pense au changement climatique et à ses conséquences. En effet, un monde à + 2°C n’est absolument pas un monde où l’hiver sera simplement moins pénible et l’été plus cool car plus ensoleillé !

Tout d’abord, notre mode de fonctionnement et nos sociétés ne sont pas adaptés à de telles chaleurs, surtout à nos latitudes, j’en veux pour preuve le nombre de morts de la canicule de 2003 en France et de celle traitée par cet article. De plus, durant cet épisode, les écoles ont dû être fermée au Canada alors qu’au même moment en Italie, on interdisait aux saisonniers de travailler dans les champs car certains d’entre eux sont littéralement morts de chaud. Il y a donc des coûts sociaux et économiques aux canicules et c’est exactement pour ces raisons qu’il est financièrement plus intéressant de lutter aujourd’hui contre le réchauffement climatique plutôt que de réagir à ses manifestations « plus tard » (perte d’argent à court terme mais gain certain sur le long terme).

Mais il y a autre chose à prendre en compte, c’est que quand il fait trop chaud… on meurt ! En effet, au-dessus d’une certaine température et en l’absence de vent, le corp ne peut simplement plus se refroidir et la climatisation, qui rejette une quantité folle de gaz à effet de serre, n’est absolument pas une solution viable sur le long terme, d’autant plus si toute la planète se munit de climatiseurs tournant à plein régime pendant les 3 mois d’été (encore pire si l’on décide de climatiser des rues, ou des stades de foot à l’air libre comme c’est le cas dans certaines parties du monde humhum). D’ailleurs, il y a même eu des craintes de coupures de courant à l’Ouest des Etats-Unis à cause de l’utilisation massive de climatiseurs durant cette canicule. Vous voyez donc qu’il y a tout un tas de problèmes en cascade qui surviennent auxquels nous n’avions peut-être pas assez prêté attention.

Enfin, on parle beaucoup de l’Homme dans cette histoire mais ces canicules sont encore plus terribles pour la faune et la flore, qui n’ont pas de climatiseurs, et qui ne sont absolument pas adaptées à ces températures. Les impacts sur le long terme sont difficiles à imaginer, mais on peut émettre l’hypothèse que les animaux (et les plantes, dans une moindre mesure) vont rapidement migrer en altitude ou en latitude afin de trouver des températures plus adéquates. Le problème, c’est qu’il leur est difficile de se déplacer à cause de la fragmentation des paysages naturels par nos infrastructures (routes, champs agricoles, villes etc.), et la diminution des habitats naturels disponibles. En revanche, à très court terme, un événement de ce type peut très largement endommager d’un coup une bonne partie de la végétation et avoir de lourdes conséquences (mort subite de certaines populations entières d’arbres par exemple). De plus, la chaleur favorise grandement l’apparition de feux qu’il est difficile de combattre par 50°C !

Même si les climatologues ont une idée assez claire de l’évolution du climat global, nous avons encore du mal à imaginer concrètement les conséquences d’un changement climatique sur nos sociétés ou la biodiversité, et encore plus ses épisodes extrêmes. Nous avons ici discuté de canicules mais il serait tout aussi intéressant de se pencher sur les tempêtes, les sécheresses ou les inondations et ce qu’elles impliquent.

Même si les médias sont toujours un peu maladroits avec des thématiques comme celle-ci, j’ai tout de même l’impression que cela s’améliore depuis quelques temps et les raccourcis autrefois utilisés tendent à disparaître (le fameux « il neige en Mai, le réchauffement climatique n’existe pas », bisous Pascal). Avec un peu de recul, je trouve même qu’il est plus judicieux d’attribuer totalement cette canicule au changement climatique, plutôt que ne pas évoquer du tout la part de responsabilité de l’homme dans ce type d’événement météorologique tout à fait exceptionnel. Cela peut permettre d’éveiller certaines consciences plus réceptives à des événements extrêmes de ce type qu’à des chiffres sortis de rapports scientifiques…

Voilà c’est terminé pour ce court article écrit un peu rapidement mais qui, je l’espère, permet de recontextualiser un peu ce qu’il se passe 🙂

Enjoy !

Pourquoi les plantes carnivores sont menacées dans leurs milieux naturels ?

Je suis particulièrement content de pouvoir écrire cet article qui représente le lien parfait entre ma passion, les plantes carnivores, et mon travail, la conservation et l’étude de la biodiversité. En se basant sur les dernières données scientifiques à notre disposition ainsi qu’aux observations de naturalistes et spécialistes de la question, nous allons voir dans cet article comment mesurer les menaces d’une espèce, à quel point les plantes carnivores sont menacées dans leurs milieux naturels, comment ces menaces vont évoluer dans le futur, pourquoi et par quoi elles sont menacées et, enfin, ce que nous pouvons faire, à notre échelle, pour lutter contre leur disparition.

Une bonne partie des plantes carnivores de ma collection sont en danger d’extinction dans leur habitat naturel

Avant de commencer

Il existe beaucoup d’études sur les menaces d’espèces spécifiques de plantes carnivores dans leur milieu naturel, mais pour cet article nous allons principalement nous baser sur deux revues scientifiques dont l’une fait un état de l’art de la question, et l’autre réalise une étude complète avec toutes les données à disposition, un peu à la manière du GIEC pour le climat ou de l’IPBES pour la biodiversité. Cela signifie que l’on ne va pas ou peu entrer dans le détail dans cet article mais bien parler des plantes carnivores dans leur généralité. Les articles, rédigés en anglais, sont les suivants :

-Fitzpatrick, M. C., & Ellison, A. M. (2018). Estimating the exposure of carnivorous plants to rapid climatic change. L Adamec L, A Ellison (Eds), Carnivorous Plants: Physiology, Ecology and Evolution. Oxford University Press, London.

-Cross, A. T., Krueger, T. A., Gonella, P. M., Robinson, A. S., & Fleischmann, A. S. (2020). Conservation of carnivorous plants in the age of extinction. Global Ecology and Conservation, e01272.

Si vous n’avez pas accès à ces articles n’hésitez pas à me contacter.

Fig. 1. Drosera x obovata (Mert. & W.D.J.Koch) dans une tourbière en Savoie. Cet hybride naturel entre Drosera longifolia (L.) et Drosera rotundifolia (L.) n’a à ce jour pas de statut de menace particulier, probablement car il n’a pas été étudié ou que les données manquent. Un de ses parents (Drosera longifolia) est rare et en danger critique d’extinction dans la plupart des régions françaises.

Qu’est-ce qu’une espèce dite « menacée » ?

Lorsqu’une espèce est considérée comme « menacée », elle se fait de plus en plus rare dans son milieu naturel, et cela s’applique aussi bien aux plantes qu’aux animaux. Ses populations déclinent (il y a donc de moins en moins d’individus), certaines disparaissent, et l’espèce a globalement des difficultés à se reproduire efficacement. Pour mesurer cela, les scientifiques et naturalistes se rendent dans les milieux naturels et mesurent la présence et l’abondance d’une espèce tous les x années. Ils analysent ensuite ces données pour voir la dynamique et la santé des populations.

Comme tout est une question de nuance, il existe plusieurs niveaux de menace et il est évidemment impossible de mesurer de la même manière la santé des populations d’éléphants ou de Drosera rotundifola. Sans rentrer trop dans les détails, voici les différents paliers qui existent, selon l’organisation qui s’occupe de cette problématique : l’UICN (Union Internationale de Conservation de la Nature).

  • Données manquantes. Malheureusement, une bonne partie des espèces animales et végétales n’ont à ce jour pas été étudiées et on ne connaît donc pas leurs menaces potentielles (~15% selon l’IUCN). Cela provient d’un manque de temps, de données, de moyens ou de la difficulté d’accès aux milieux naturels.
  • Least Concern (LC) « préoccupation mineure ». Ce palier regroupe les espèces globalement en bonne santé dont les populations sont stables, augmentent, ou baissent lentement. Cela ne signifie pas qu’elles resteront indéfiniment en bonne santé, mais pour le moment il n’est pas nécessaire de leur allouer des efforts de conservation. En revanche, il existe tout de même des menaces identifiées qui peuvent poser de réels problèmes dans les décennies à venir. Ce palier comporte la moitié des espèces étudiées (~50%).
  • Near Threatened (NT) : « presque menacées ». Ce palier regroupe les espèces qui ne sont pas encore menacées, mais dont les populations sont en net déclin. Il représente une transition entre les espèces en préoccupation mineure et celles sur liste rouge (menacées), et concerne environ 6% des espèces étudiées.
  • Vulnérable (VU): C’est le premier palier des espèces dites « menacées d’extinction ». Les populations sont en forte baisse dans le milieu naturel et le risque d’extinction est réel à moyen terme. En effet, les espèces concernées par ce critère ont vu leurs effectifs baisser de 30 à 50% en 10 ans (ou 3 générations) et leur aire de répartition est petite, fragmentée et/ou en réduction. Cela représente ~12% des espèces étudiées.
  • Endangered (EN) : « en danger d’extinction ». Dans ce cas, les populations ont baissé de moitié, voire aux 3/4 en une dizaine d’années et les derniers milieux naturels où ces espèces survivent sont extrêmement réduits et perturbés. Le risque d’extinction est grand à court terme étant donné la vitesse à laquelle les populations déclinent. Ce palier englobe ~10% de toutes les espèces étudiées.
  • Critically Endangered (CR) : « En Danger Critique d’extinction ». C’est le stade ultime de menace avant la disparition des espèces : les populations ont diminué de 80 à 90% (on observe 10 fois moins d’individus en 10 ans) et la dynamique n’est clairement pas bonne. L’aire de distribution naturelle est minuscule (entre 10 et 100km²) et extrêmement morcelée. Il reste très peu d’individus (50-250) dans la nature et les probabilités d’extinction sont très grandes à très court terme (<10ans). Environ 6% des espèces sont concernées par ce palier.
  • Extinct in the Wild : « Éteinte dans la nature ». Ce palier est atteint quand, il n’existe plus un seul individu dans l’aire de distribution naturelle de l’espèce, mais que certains sont conservés en collection ou en dehors de leur aire de répartition originelle. Enfin, il existe la catégorie « Extinct » où cette fois il n’existe plus un seul individu nulle part sur la planète. Ces deux derniers paliers représentent environ 1% des espèces qui ont été étudiée.

Vous pouvez retrouver plus d’informations sur ces termes et ces catégories ici : https://uicn.fr/wp-content/uploads/2016/06/UICN_2012_Categories_et_criteres_Liste_rouge.pdf & là : https://www.iucnredlist.org/

Fig. 2. Cette variante de Pinguicula vulgaris aux fleurs blanches et bleues (Pinguicula vulgaris f bicolor (Nordst. ex Hartm.) Neuman) photographiée dans les Alpes savoyardes n’est connue que de quelques localisations en France et n’a jamais été évaluée par l’UICN.

À quel point les plantes carnivores sauvages sont menacées ?

Une fois ce petit interlude terminé, entrons dans le vif du sujet. La revue publiée en 2020 propose de faire un résumé de tous les articles scientifiques à comité de relecture qui traitent d’une ou plusieurs espèces ou genres de plantes carnivores (PC) et de leurs menaces dans leur milieu naturel. Les auteurs ont cherché dans la base de données de l’UICN (entre-autre) toutes les espèces de PC pour voir leurs statuts actuels. Enfin, ils ont regardé où se situent les zones où beaucoup d’espèces poussent naturellement, et identifié si elles étaient menacées ou non par les activités humaines. S’en suit une longue discussion sur les risques et menaces des PC sauvages que je ne vous détaillerai pas mais que je vous invite à lire si l’anglais scientifique ne vous effraie pas.

Les premiers résultats indiquent que 69 espèces sur les 860 étudiées sont en danger critique d’extinction (CR), principalement dans les genres Nepenthes, Pinguicula et Drosera. 47 espèces sont considérées comme en danger d’extinction (EN), la plupart dans les genres Nepenthes, Drosera et Utricularia. Enfin, 104 espèces sont vulnérables (VU), principalement chez Drosera, Pinguicula et Nepenthes. Il y a donc environ 1/4 des espèces qui sont aujourd’hui menacées d’extinction dans la nature. Gardez en tête que ce chiffre est sous-estimé car environ 11% des espèces n’ont pas été étudiées à cause d’un manque de données et l’UICN ne prend généralement pas en compte les niveaux intraspécifiques (variétés, formes, sous-espèces etc.) et encore moins les écotypes (petites variations locales qui n’ont pas de statut taxonomique particulier). Sans grande surprise, les espèces menacées se trouvent majoritairement au Brésil, en Indonésie et aux Philippines.

Fig. 1
Fig. 3. Graphique résumant la proportion d’espèces menacées chez différents genres de plantes carnivores, à l’échelle globale. Source : Cross, A. T., Krueger, T. A., Gonella, P. M., Robinson, A. S., & Fleischmann, A. S. (2020). Conservation of carnivorous plants in the age of extinction. Global Ecology and Conservation, e01272. : https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S2351989420308131?fbclid=IwAR1U0AHsTIXP2C0QUKt56jzk2qn0wO79L9QdB9sCDB26e55vJ49kVKG74dY

On voit sur le graphique (Fig. 3) que les menaces sont assez différentes en fonction des genres. Par exemple, seulement 36% des espèces de Pinguicula ne sont pas menacées contre 78% chez les Utricularia. Globalement, les genres Sarracenia, Pinguicula, Nepenthes, et Philcoxia sont les plus menacés. Enfin, les auteurs signalent que les espèces micro-endémiques, c’est à dire qui vivent exclusivement dans une zone géographique très petite, ont de fait plus tendance à être menacées.

L’article donne beaucoup d’exemples d’espèces dont l’habitat naturel est extrêmement réduit et menacé. Par exemple, Drosera oreopodion n’est présent sur la planète, à l’état sauvage, que sur une surface d’environ…. 25m²; il n’existerait en 2020 plus que 7 plants de Drosera leioblastus (contre une vingtaine en 2019), principalement à cause d’un incendie important qui a décimé ses populations; Drosera allantostigma serait même éteint suite à des sécheresses répétées puisque les naturalistes n’ont pas retrouvé d’individus sauvages depuis 2 ans dans l’unique zone où il se trouvait.

Fig. 4. La dionée (Dionaea muscipula) est aujourd’hui largement cultivée et toutes les plantes que l’on trouve dans le commerce proviennent de culture. En revanche, il fût un temps où les dionées étaient ramassées dans la nature pour la revente en jardineries. À cause de cela, et d’autres menaces, elle est aujourd’hui vulnérable à l’extinction (VU) dans son milieu naturel.

Par quoi les plantes carnivores sauvages sont-elles menacées ?

D’après les données de l’IUCN, 11 menaces pèsent sur la biodiversité de manière générale : 1) augmentation/étalement des zones urbaines, 2) agriculture (& aquaculture mais ça ne s’applique pas ici), 3) extraction de ressources minières et production d’énergie, 4) transport en tous genre (routes terrestres et maritimes), 5) exploitation directe des organismes (pêche, braconnage), 6) perturbation humaine directe, 7) modification des écosystèmes, 8) espèces invasives, 9) pollution, 10) problèmes géologiques, 11) changement climatique.

Certaines espèces de PC cumulent jusqu’à 9 des 11 menaces potentielles ! La dionée par exemple cumule 8 menaces différentes, elle est donc particulièrement menacée à l’état naturel et le sera encore plus dans les années à venir. Les menaces les plus récurrentes sont : l’agriculture (plus particulièrement la déforestation pour l’agriculture), la modification directe des écosystèmes (feu volontaire, assèchement des zones humides pour irrigation etc.) et le changement climatique qui affecte presque toutes les espèces de PC (on en discute juste après). La menace la moins présente sur l’ensemble des PC est l’unique menace naturelle à savoir les problèmes géologiques (éboulements etc.). On se rend bien compte que les activités humaines sont responsables de la disparition des PC dans leurs milieux naturels.

Fig. 5. Byblis gigantea, actuellement en danger critique d’extinction (CR), dans son milieu naturel en 1994. Cette zone naturelle est aujourd’hui détruite et a laissée place à une zone d’activités urbaine. La destruction des habitats naturels est aujourd’hui la première cause du déclin de la biodiversité. Photo : Serge Lavayssière, utilisée avec son accord.

Si l’on regarde plus en détails ce sont en fait les changements d’utilisation du sol qui posent le plus de problèmes pour les PC, mais c’est aussi vrai pour la biodiversité en général. On change l’utilisation d’un sol quand on déforeste une forêt tropicale naturelle pour en faire des champs agricoles, ou bien quand on assèche une zone humide pour irriguer des champs, ou encore quand on bétonne une prairie pour en faire un centre commercial. Les zones qui étaient « naturelles » se transforment en tout autre chose, moins naturel, pouvant accueillir moins d’espèces sauvages, et cela est quasiment systématiquement fait pour des intérêts économiques. Cette destruction d’habitats naturels est si importante que les auteurs considèrent même que certaines espèces ont disparu avant même que nous ayons pu les découvrir, notamment en Australie. Triste nouvelle de se dire qu’il existait probablement des espèces de PC que nous ne pourrons jamais découvrir et cultiver !

Fig. 3
Fig. 6. Cette image représente des sites marqués en jaune où poussaient des plantes carnivores déjà menacées à l’époque, et ce qu’ils sont devenu après un changement d’utilisation du sol (urbanisation dans ce cas). Toutes les populations naturelles de ces zones ont disparu. Il s’agit dans l’ordre de : a) Triphyophyllum peltatum (niveau de menace inconnue car manque de données), b) Nepenthes bokorensis (en danger critique d’extinction CR), c) Byblis gigantea (en danger critique d’extinction CR), d) Drosera schwackei (en danger d’extinction EN). Source et plus de détails ici : https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S2351989420308131?fbclid=IwAR1U0AHsTIXP2C0QUKt56jzk2qn0wO79L9QdB9sCDB26e55vJ49kVKG74dY

Selon les auteurs, environ 10% des PC sont directement impactées par le prélèvement illégal en nature, et cela est tout particulièrement vrai pour les Sarracenia dont toutes les espèces subissent un braconnage important, c’est aussi vrai pour une partie des Nepenthes (45 espèces tout de même), Pinguicula, ainsi que pour le Cephalotus follicularis et la dionée (Dionaea muscipula). Plus localement, la construction de routes et de pistes de ski est directement responsable de la disparition de populations de Pinguicula dans les Alpes.

La pollution des cours d’eau et l’eutrophisation de ces derniers à cause du ruissellement des intrants utilisés dans l’agriculture posent également de sérieux problèmes. La majorité des PC ont besoin d’un substrat pauvre et l’apport de nutriments change complètement la chimie des milieux, favorisant l’implantation d’espèces plus compétitives dans un substrat riche qui remplacent alors rapidement les PC. Cette pollution de l’eau est semble-t-il une des causes principales de la disparition d’Aldrovanda vesiculosa dans nombre de marais autour du globe et de sa disparition pure et simple du territoire français. Toutes les plantes aquatiques sont d’ailleurs très sensibles à la pollution de l’eau et des disparitions d’Utricularia sont aussi répertoriées.

Fig. 7. La qualité et l’abondance de l’eau sont deux éléments primordiaux pour le développement et la survie des plantes carnivores. Ici Pinguicula alpina (L.) pousse près d’une source dans les Alpes savoyardes à 1850 mètres d’altitude en Mai.

Le cas du changement climatique

Il est clair que le changement climatique va modifier la distribution des espèces et celles dont les populations sont déjà fragilisées, fragmentées ou en mauvaise santé seront d’autant plus vulnérables et impactées par ses effets. La répartition des espèces est très liée au climat, et les cultivateurs de plantes en tout genre savent très bien qu’un petit écart de température peut être fatal à la survie des plantes. Au sein de cette zone climatique de confort, ou zone climatique favorable (ou niche climatique si vous voulez briller en société), seulement certains habitats bien particuliers sont favorables au développement d’une espèce et même parmi ces habitats favorables, tous n’accueillent pas en pratique chacune des espèces qui pourraient y pousser pour plusieurs raisons : 1) il faut que la plante puisse arriver jusqu’à cet habitat via sa dispersion, ce qui n’est pas toujours possible (barrières écologiques naturelles ou artificielles), 2) il faut qu’il y ait suffisamment de place pour permettre son développement et sa reproduction. C’est pour cela qu’il n’y a pas systématiquement toutes les espèces de plantes carnivores que l’on peut trouver en France dans chacune des tourbières françaises. Nous ne trouvons pas non plus de Drosera rotundifolia dans nos jardins, alors que le climat y est favorable. Le climat n’est donc pas l’unique raison de la présence ou non d’une espèce, mais joue un rôle prépondérant dans sa distribution globale.

L’étude que je vous invite à lire analyse la zone de confort climatique de presque 300 espèces de plantes carnivores et les auteurs ont regardé si et à quel point cette zone est vouée à bouger d’ici à 2050 (c’est à dire dans 30 ans !) à cause du changement climatique. L’article en question est le suivant : Fitzpatrick, M. C., & Ellison, A. M. (2018). Estimating the exposure of carnivorous plants to rapid climatic change. L Adamec L, A Ellison (Eds), Carnivorous Plants: Physiology, Ecology and Evolution. Oxford University Press, London.

Pour ce faire, les auteurs ont analysé le climat actuel des zones où poussent chacune des plantes carnivores de l’étude et plus particulièrement, ce genre d’information : température annuelle moyenne, température des mois le plus chaud et le plus froid, la variabilité de la température entre l’été et l’hiver ou entre le jour et la nuit, mais aussi les précipitations annuelles, ou celles des mois les plus secs ou les plus humides etc. Ils ont ensuite regardé où se situeront les zones avec les mêmes caractéristiques climatiques en 2050 et ont mesuré 2 indices : la vitesse de décalage ou de disparition de la zone de confort climatique en km/an (est-ce que les particularités climatiques vont se décaler et à quelle vitesse) et le changement de taille entre les zones climatiques favorables actuelle et future (est-ce que dans le futur la zone climatique favorable sera plus grande ou plus petite qu’actuellement, permettant une potentielle expansion de l’espèce ou au contraire favorisant sa régression).

Les résultats sont assez variables en fonction des espèces ou des genres. Chez les Drosera étudiés, la majorité des espèces voit leur zone de confort se réduire, parfois jusqu’à une vitesse de 3km par an alors que pour certaines espèces, elle augmente ou se décale à une vitesse similaire. Certaines espèces en revanche ne semblent pas ou peu impactées (D. sessifolia, paradoxa). Le même genre de pattern est observé chez le genre Utricularia avec les valeurs extrêmes plus grandes (décalage de la zone climatique favorable jusqu’à 5km par an). Si l’on regarde maintenant la différence de taille des zones favorables au développement de chaque espèce entre aujourd’hui et 2050, les résultats sont encore une fois très variables. Certaines espèces voient leur zone climatique habitable simplement disparaître entièrement d’ici à 2050 (-100% pour Drosera kaieteurensis, Utricularia welwitschii, ou chez nous Pinguicula longifolia et P. corsica) alors que pour d’autres, elle va beaucoup augmenter (+250% pour Sarracenia alata et Pinguicula primuliflora, +200% pour Drosera peltata et +150% pour Utricularia fulva ou U. tenuicaulis). Si vous souhaitez chercher les résultats de votre espèce préférée je vous laisse regarder les 3 figures 28.7 de l’article cité ci-dessus. Les auteurs concluent que la majorité des espèces étudiées vont voir l’habitabilité de leurs milieux naturels diminuer avec le changement climatique à court terme.

Fig. 8. Nepenthes bokorensis, en danger critique d’extinction (CR), dans son milieu naturel. Les espèces déjà particulièrement menacées ne seront probablement pas en mesure de supporter un changement climatique. Photo : Frédéric Guerteau, utilisée avec son accord.

Ces résultats sont à prendre avec des pincettes et voici quelques critiques et nuances constructives. Comme dit plus haut, il n’y a pas que le climat qui permet le développement des espèces, les microclimats créés par certains habitats sont parfois tout aussi importants et peuvent compenser au moins en partie l’effet du changement climatique global (ou alors l’accentuer !). De plus, certaines espèces qui poussent dans des milieux montagnards ont parfois la possibilité de migrer en altitude pour retrouver des températures clémentes. À l’inverse, ce n’est pas parce que la zone climatique favorable d’une espèce augmente que ses populations vont mieux se porter à l’avenir, encore faut-il permettre à la plante de migrer, trouver de nouveaux habitats favorables et de s’y installer concrètement. Pour reprendre l’exemple cité plus haut, Sarracenia alata est naturellement cantonné au climat subtropical du Sud-Est des Etats-Unis mais les cultivateurs le savent bien, cette espèce peut survivre à des hivers froids et pourraient déjà en théorie survivre dans les zones humides au Nord de sa distribution actuelle, ce que l’on observe pas en pratique. Donc l’expansion de +250% de sa zone climatique de confort ne va peut être pas augmenter sa distribution dans les faits, d’autres facteurs entrent en jeu. Enfin, les changements de températures ou de précipitations « doux et constants » ne sont pas les seuls soucis posés par le changement climatique : les évènements extrêmes et intenses comme des sécheresses, des canicules, des tempêtes ou des inondations peuvent ravager des populations entières, d’autant plus si elles sont déjà fragilisées par un climat moyen moins favorable. Ces évènements extrêmes sont d’ailleurs voués à augmenter en fréquence et en intensité à cause du changement climatique.

Tout ceci n’est pas que de la théorie puisque ce phénomène a déjà été partiellement observé en Australie en 2019 où beaucoup d’individus de Byblis gigantea (en danger critique d’extinction CR) et Byblis lamellata (vulnérables VU) ont péri suite aux conditions climatiques exceptionnellement sèches dans leurs derniers habitats naturels. Au même moment, 90% des plants de Drosera silvicola ont disparu et une population entière de Drosera alba (quasi-menacé NT) a littéralement séchée et n’est jamais repartie. C’est aussi vrai chez nous où plusieurs populations de Pinguicula ont été sévèrement impactées par les canicules des dernières années (P. hirtiflora, P. mariae), et notamment Pinguicula sehuensis, endémique de Sardaigne, connue de 8 populations sauvages uniquement dont il ne reste qu’un peu plus d’1 individu sur 10 suite à la sécheresse de 2017.

Fig. 9
Fig. 9. Plantes carnivores et leurs habitats naturels suite à la sécheresse de 2019 en Australie. Plusieurs populations ont disparu suite à cet événement climatique extrême dont des espèces déjà particulièrement menacées. Source et plus d’informations : https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S2351989420308131?fbclid=IwAR1U0AHsTIXP2C0QUKt56jzk2qn0wO79L9QdB9sCDB26e55vJ49kVKG74dY#bib90

Pourquoi les plantes carnivores sont-elles autant menacées ?

Tout d’abord, les PC vivent dans des habitats très spécifiques et pas tout à fait courants. Concentrons-nous sur les zones humides qui hébergent la majorité des PC. Elles représentent une part ridiculement petite des terres émergées, encore plus petite si on ne considère que les zones qui ne sont pas sous la glace la moitié de l’année, peu accueillantes pour les PC en général. De plus, toutes ne sont pas favorables aux PC, seulement une petite partie d’entre-elles représentent un habitat favorable. Les zones humides ont fortement régressé ces dernières années et en France on estime que la moitié d’entre-elles a disparu depuis 1960 (et bien plus avant), principalement pour l’irrigation et la création de nouvelles zones agricoles. Vous comprenez alors que ces plantes naturellement rares sont particulièrement impactées par la dégradation, raréfaction et fragmentation de leurs milieux naturels. Il est donc très difficile pour les PC de maintenir des populations viables sur le long terme.

Les habitats naturels des PC disparaissent pour une raison simple : ce sont des habitats très pratiques et utiles pour l’Homme. En effet, les zones humides représentent un réservoir d’eau pour l’agriculture et bien souvent leur terre est très riche une fois asséchées et dégradées. De plus, nous savons qu’historiquement, les Hommes se sont installés proche des cours d’eau et des zones humides pour profiter de leurs ressources. La bonne santé des populations de PC est donc en conflit direct avec notre mode de vie et les « besoins » grandissants en ressources de notre société.

Les PC sont généralement des plantes pionnières qui dépendent de perturbations pour pousser. Cela signifie que, naturellement, elles poussent dans des zones abimées, qui ont subi une inondation, une crue ou un feu. Elles sont ensuite naturellement remplacées par des espèces plus compétitives une fois la perturbation terminée : c’est ce qu’il se passe quand une tourbière se referme et que les arbres remplacent les PC. Elles doivent donc être en mesure de se disperser efficacement pour coloniser de nouveaux habitats, mais il faut aussi que de nouveaux habitats se créent ce qui n’est plus le cas actuellement (on entretient par exemple les tourbières pour éviter qu’elles ne se referment, on fige en quelque sorte les habitats car on ne laisse plus les dynamiques naturelles se produire).

Fig. 10. Voici un habitat typiquement colonisé par Pinguicula alpina. C’est un éboulement de quelques années qui a entrainé avec lui les arbres qui poussaient et toute la couche supérieure de terre. On se retrouve donc avec une zone ensoleillée, pauvre en nutriment et relativement humide toute l’année grâce à l’accumulation et à la fonte de glace en amont. Cet habitat est naturellement voué à changer dans les années à venir, de petits arbres sont déjà en train de s’installer et vont bientôt remplacer Pinguicula alpina. En revanche, les éboulement de ce type étant fréquents dans cette région, on imagine bien que les grassettes trouveront un nouvel habitat favorable pour s’y installer. Photos prise dans les Alpes savoyardes.

Certaines espèces poussent dans des zones ridiculement petites ou dans de minuscules portions montagneuses. Elles sont de fait très menacées par le changement climatique et il est difficile à l’heure actuelle de savoir si elles seront en mesure de supporter les nouvelles conditions climatiques ou de migrer si ce n’est pas le cas. Les PC entretiennent parfois des relations très étroites avec d’autres espèces, et je pense notamment aux Nepenthes qui ont des interactions incroyables avec toute une panoplie d’animaux dont nous avions déjà discuté ici. Si les animaux dont les plantes dépendent disparaissent, les plantes ont de fortes chances de disparaître à leur tour. Il en va de même pour les PC qui comptent sur des pollinisateurs bien spécifiques pour leur reproduction. La proximité grandissante des zones urbaines et des habitats naturels favorise aussi l’introduction de plantes exotiques invasives qui n’arrangent rien (et favorise aussi l’émergence de maladies infectieuses).

Enfin, les plantes carnivores sont aussi menacées car leur beauté et leurs caractéristiques uniques suscitent une collecte abondante d’individus sauvages. En effet, le braconnage est une menace non négligeable, d’autant plus pour des espèces nouvellement découvertes ou rares pour lesquelles les collectionneurs sont prêts à débourser une somme d’argent colossale afin de les acquérir. Les auteurs de l’article précisent qu’ils reçoivent systématiquement des messages leur demandant des précisions sur les localités d’individus photographiés, et qu’il n’est pas rare de trouver des « trous » dans des zones où pouss(ai)ent des plantes carnivores. Le genre Sarracenia est particulièrement touché par le braconnage (avec des disparitions d’individus répertoriées quelques jours seulement après la publication de photos sur les réseaux sociaux), tout comme la dionée et le Cephalotus follicularis pour lequel des populations entières ont été illégalement prélevées. La dernière population connue de Nepenthes clipeata a par exemple été braconnée très récemment et même si les auteurs ont pu être interpellés grâce au travail formidable des associations locales, on ne sait pas a priori si les plantes pourront être replantées (elles sont pour le moment cultivées sous la surveillance des autorités).

Fig. 11. Voici le genre de photo que l’on croise parfois sur les réseaux sociaux. Celle-ci est accompagnée de la légende « Voici Nepenthes ramispina, une espèce d’altitude. Oops! j’ai « accidentellement » arraché ce morceau du sol pendant que je prenais une photo (petit emoji qui cligne de l’oeil et tire la langue) ». Merci à David Durie de m’avoir envoyé cette capture d’écran postée avec permission.

Mais alors, que faire ?

Toutes ces informations devraient nous pousser à nous interroger sur nos pratiques, surtout si nous sommes passionnés par les plantes carnivores (ou d’autres !). Aujourd’hui, il est plus que jamais important de garder un maximum d’informations sur les plantes que nous acquérons et notamment le nom du vendeur, son code ou le code de culture d’un autre vendeur pour le même individu, mais aussi sa localité naturelle si cette information est disponible. En effet, il existe pléthore d’individus circulant en culture qui n’existent plus en milieux naturels et je pense notamment aux magnifiques Sarracenia leucophylla d’Hurricane Creek (HCW), un site d’Alabama qui a été (presque) entièrement rasé pour les activités humaines. Heureusement, des spécialistes locaux ont pu récupérer quelques plantes avant la destruction du site afin de conserver au moins une partie de la génétique de cette localité. La conservation ex-situ (en dehors de l’habitat naturel) des plantes carnivores est très importante, que ce soit dans les collections privées ou dans les conservatoires botaniques. Le but ultime de ces collections est d’un jour pouvoir replanter les individus sauvés dans leur milieu naturel si un réel programme de renaturation voit le jour.

Plus globalement il est important de questionner ses méthodes de consommation pour ne pas favoriser, par exemple, la déforestation qui met en péril toute la biodiversité et dont les plantes carnivores n’échappent pas. La déforestation en Indonésie et au Brésil est quasiment systématiquement conduite dans le but de créer de nouvelles zones agricoles pour cultiver du palmier à huile ou du soja afin de répondre à la demande occidentale. L’huile de palme qui dérive du premier entre dans la composition de milliers d’aliments transformés et les graines du second sont majoritairement envoyées en Europe pour nourrir les élevages intensifs d’animaux dont la vie est misérable, voués à fabriquer de la viande rapide et pas chère pour notre consommation. Il faut arrêter d’acheter des aliments transformés en grandes surfaces (pâtisserie, pâte à tartiner et j’en passe) – ou bien prendre le temps de vérifier leur composition – d’autant plus qu’ils sont généralement emballés sous plusieurs couches de plastique (parfois recyclable mais en pratique jamais recyclé). De même, il faut arrêter de manger de la viande industrielle qui représente une véritable catastrophe à la fois pour le climat et pour la biodiversité. C’est l’action individuelle la plus forte que nous puissions faire pour l’environnement. La viande doit rester un aliment occasionnel qui s’achète dans des petits commerces qui peuvent vous certifier la provenance et les conditions d’élevage des animaux (alors oui c’est plus cher, mais c’est meilleur au goût et pour la santé, et si on en mange moins souvent on s’y retrouve largement financièrement). Dans la même veine, le changement climatique représente une menace considérable pour la biodiversité en général et aussi pour les plantes carnivores. On ne peut pas cultiver ces plantes sans avoir conscience de la gravité de la situation et sans nous-même faire tous les efforts à notre portée pour aller dans le bon sens. Nous devrions être exemplaires sur ces thématiques qui nous touchent directement.

Il est important de ne pas céder à la tentation d’acheter des plantes à des vendeurs louches, surtout lorsqu’il s’agit d’espèces particulièrement rares. Certains vendeurs ne se cachent même pas de prélever dans la nature des plantes ou des graines en quantités industrielles pour les revendre. Ces actes sont parfois illégaux, punissables par la loi et devraient être absolument signalés aux associations locales ou sur les différents groupes internationaux des réseaux sociaux pour systématiquement bannir ce genre de comportement. Même s’il s’agit d’espèces non menacées ou non protégées, le ramassage pour la revente est parfois interdit. Et même s’il n’était pas interdit, cela reste éthiquement questionnable, d’autant plus que le taux de survie en collection de plantes collectées en nature est faible et qu’elles sont de toutes manières bien mieux dans leur habitat naturel que dans nos collections.

Le braconnage est une menace dont nous sommes les seuls et uniques responsables et il ne s’arrêtera que quand les particuliers arrêteront de penser que leur liberté d’acquérir de nouvelles plantes prévaut sur la possibilité de survie de ces dernières dans la nature, à l’état sauvage. Ce comportement extrêmement égoïste n’est pas toujours motivé de mauvaises intentions, il reste néanmoins néfaste et il est impératif d’éduquer les collectionneurs sur ces pratiques. Toutes les espèces, qu’elles soient animales ou végétales, ont davantage leur place dans leurs milieux naturels que dans des collections privées, surtout quand leur collecte est à but lucratif et/ou récréatif et non de conservation. Si vous pensez trouver une population de plantes carnivores sauvages vouées à l’extinction, vous devez avant toute chose contacter des personnes compétentes (associations locales de protection de la nature, ou d’amateurs de plantes carnivores etc.). La décision de récolter des individus et/ou des graines pour sauver la génétique de la population doit absolument être discutée et la récolte méthodique n’est pas à la portée de tout le monde.

Enfin, il est important de soutenir la recherche pour continuer à étudier les menaces potentielles que les plantes carnivores sauvages subissent, mais aussi pour continuer le suivi des populations dans le temps qui représente la base de nos connaissances naturalistes. Cela nous permet d’être plus prévoyants et d’éviter au maximum les extinctions massives prédites dans les décennies à venir. Plus localement, vous pouvez tou-te-s participer à l’Observatoire des Plantes Carnivores Françaises (& pays francophones limitrophes, OPCF) afin d’aider à répertorier et suivre les PC sauvages proches de chez vous. L’OPCF publie régulièrement de petits articles sur la conservation des PC et nous vous invitons à vous renseigner sur leur fonctionnement sur le site Internet de Dionée.

Site Internet de l’OPCF, hébergé par l’association Dionée : https://dionee.org/observatoire/

Un article du site où nous avions déjà parlé de l’OPCF et son fonctionnement : l’Observatoire des plantes carnivores françaises

La page Facebook : https://www.facebook.com/ObsPCF

Merci beaucoup à Frédéric Gerteau, Serge Lavayssière et David Durie pour m’avoir gentiment prêté leurs photos. Toutes les photos qui ne sont pas sourcées sont les miennes.

Enjoy !