Archives pour la catégorie Articles documentaires

Pourquoi les plantes carnivores sont menacées dans leurs milieux naturels ?

Je suis particulièrement content de pouvoir écrire cet article qui représente le lien parfait entre ma passion, les plantes carnivores, et mon travail, la conservation de la biodiversité. En se basant sur les dernières données scientifiques à notre disposition ainsi qu’aux observations de naturalistes et spécialistes de la question, nous allons voir dans cet article comment mesurer les menaces d’une espèce, à quel point les plantes carnivores sont menacées dans leurs milieux naturels, comment ces menaces vont évoluer dans le futur, pourquoi et par quoi elles sont menacées et, enfin, ce que nous pouvons faire, à notre échelle, pour lutter contre leur disparition.

Une bonne partie des plantes carnivores de ma collection sont en danger d’extinction dans leur habitat naturel

Avant de commencer

Il existe beaucoup d’études sur les menaces d’espèces spécifiques de plantes carnivores dans leur milieu naturel, mais pour cet article nous allons principalement nous baser sur deux revues scientifiques dont l’une fait un état de l’art de la question, et l’autre réalise étude complète avec toutes les données à disposition, un peu à la manière du GIEC pour le climat ou de l’IPBES pour la biodiversité. Cela signifie que l’on ne va pas ou peu entrer dans le détail dans cet article mais bien parler des plantes carnivores dans leur généralité. Les articles, rédigés en anglais, sont les suivants :

-Fitzpatrick, M. C., & Ellison, A. M. (2018). Estimating the exposure of carnivorous plants to rapid climatic change. L Adamec L, A Ellison (Eds), Carnivorous Plants: Physiology, Ecology and Evolution. Oxford University Press, London.

-Cross, A. T., Krueger, T. A., Gonella, P. M., Robinson, A. S., & Fleischmann, A. S. (2020). Conservation of carnivorous plants in the age of extinction. Global Ecology and Conservation, e01272.

Si vous n’avez pas accès à ces articles n’hésitez pas à me contacter.

Fig. 1. Drosera x obovata (Mert. & W.D.J.Koch) dans une tourbière en Savoie. Cet hybride naturel entre Drosera longifolia (L.) et Drosera rotundifolia (L.) n’a à ce jour pas de statut de menace particulier, probablement car il n’a pas été étudié ou que les données manquent. Un de ses parents (Drosera longifolia) est rare et en danger critique d’extinction dans la plupart des régions françaises.

Qu’est-ce qu’une espèce dite « menacée » ?

Lorsqu’une espèce est considérée comme « menacée », elle se fait de plus en plus rare dans son milieu naturel, et cela s’applique aussi bien aux plantes qu’aux animaux. Ses populations déclinent (il y a donc de moins en moins d’individus), certaines disparaissent, et l’espèce a globalement des difficultés à se reproduire efficacement. Pour mesurer cela, les scientifiques et naturalistes se rendent dans les milieux naturels et mesurent la présence et l’abondance d’une espèce tous les x années. Ils analysent ensuite ces données pour voir la dynamique et la santé des populations.

Comme tout est une question de nuance, il existe plusieurs niveaux de menace et il est évidemment impossible de mesurer de la même manière la santé des populations d’éléphants ou de Drosera rotundifola. Sans rentrer trop dans les détails, voici les différents paliers qui existent, selon l’organisation qui s’occupe de cette problématique : l’UICN (Union Internationale de Conservation de la Nature).

  • Données manquantes. Malheureusement, une bonne partie des espèces animales et végétales n’ont à ce jour pas été étudiées et on ne connaît donc pas leurs menaces potentielles (~15% selon l’IUCN). Cela provient d’un manque de temps, de données, de moyens ou de la difficulté d’accès aux milieux naturels.
  • Least Concern (LC) « préoccupation mineure ». Ce palier regroupe les espèces globalement en bonne santé dont les populations sont stables, augmentent, ou baissent lentement. Cela ne signifie pas qu’elles resteront indéfiniment en bonne santé, mais pour le moment il n’est pas nécessaire de leur allouer des efforts de conservation. En revanche, il existe tout de même des menaces identifiées qui peuvent poser de réels problèmes dans les décennies à venir. Ce palier comporte la moitié des espèces étudiées (~50%).
  • Near Threatened (NT) : « presque menacées ». Ce palier regroupe les espèces qui ne sont pas encore menacées, mais dont les populations sont en net déclin. Il représente une transition entre les espèces en préoccupation mineure et celles sur liste rouge (menacées), et concerne environ 6% des espèces étudiées.
  • Vulnérable (VU): C’est le premier palier des espèces dites « menacées d’extinction ». Les populations sont en forte baisse dans le milieu naturel et le risque d’extinction est réel à moyen terme. En effet, les espèces concernées par ce critère ont vu leurs effectifs baisser de 30 à 50% en 10 ans (ou 3 générations) et leur aire de répartition est petite, fragmentée et/ou en réduction. Cela représente ~12% des espèces étudiées.
  • Endangered (EN) : « en danger d’extinction ». Dans ce cas, les populations ont baissé de moitié, voire aux 3/4 en une dizaine d’années et les derniers milieux naturels où ces espèces survivent sont extrêmement réduits et perturbés. Le risque d’extinction est grand à court terme étant donné la vitesse à laquelle les populations déclinent. Ce palier englobe ~10% de toutes les espèces étudiées.
  • Critically Endangered (CR) : « En Danger Critique d’extinction ». C’est le stade ultime de menace avant la disparition des espèces : les populations ont diminué de 80 à 90% (on observe 10 fois moins d’individus en 10 ans) et la dynamique n’est clairement pas bonne. L’aire de distribution natur-elle est minuscule (entre 10 et 100km²) et extrêmement morcelée. Il reste très peu d’individus (50-250) dans la nature et les probabilités d’extinction sont très grandes à très court terme (<10ans). Environ 6% des espèces sont concernées par ce palier.
  • Extinct in the Wild : « Éteinte dans la nature ». Ce palier est atteint quand, il n’existe plus un seul individu dans l’aire de distribution naturelle de l’espèce, mais que certains sont conservés en collection ou en dehors de leur aire de répartition originelle. Enfin, il existe la catégorie « Extinct » où cette fois il n’existe plus un seul individu nulle part sur la planète. Ces deux derniers paliers représentent environ 1% des espèces qui ont été étudiée.

Vous pouvez retrouver plus d’informations sur ces termes et ces catégories ici : https://uicn.fr/wp-content/uploads/2016/06/UICN_2012_Categories_et_criteres_Liste_rouge.pdf & là : https://www.iucnredlist.org/

Fig. 2. Cette variante de Pinguicula vulgaris aux fleurs blanches et bleues (Pinguicula vulgaris f bicolor (Nordst. ex Hartm.) Neuman) photographiée dans les Alpes savoyardes n’est connue que de quelques localisations en France et n’a jamais été évaluée par l’UICN.

À quel point les plantes carnivores sauvages sont menacées ?

Une fois ce petit interlude terminé, entrons dans le vif du sujet. La revue publiée en 2020 propose de faire un résumé de tous les articles scientifiques à comité de relecture qui traitent d’une ou plusieurs espèces ou genres de plantes carnivores (PC) et de leurs menaces dans leur milieu naturel. Les auteurs ont cherché dans la base de données de l’UICN (entre-autre) toutes les espèces de PC pour voir leurs statuts actuels. Enfin, ils ont regardé où se situent les zones où beaucoup d’espèces poussent naturellement, et identifié si elles étaient menacées ou non par les activités humaines. S’en suit une longue discussion sur les risques et menaces des PC sauvages que je ne vous détaillerai pas mais que je vous invite à lire si l’anglais scientifique ne vous effraie pas.

Les premiers résultats indiquent que 69 espèces sur les 860 étudiées sont en danger critique d’extinction (CR), principalement dans les genres Nepenthes, Pinguicula et Drosera. 47 espèces sont considérées comme en danger d’extinction (EN), la plupart dans les genres Nepenthes, Drosera et Utricularia. Enfin, 104 espèces sont vulnérables (VU), principalement chez Drosera, Pinguicula et Nepenthes. Il y a donc environ 1/4 des espèces qui sont aujourd’hui menacées d’extinction dans la nature. Gardez en tête que ce chiffre est sous-estimé car environ 11% des espèces n’ont pas été étudiées à cause d’un manque de données et l’UICN ne prend généralement pas en compte les niveaux intraspécifiques (variétés, formes, sous-espèces etc.) et encore moins les écotypes (petites variations locales qui n’ont pas de statut taxonomique particulier). Sans grande surprise, les espèces menacées se trouvent majoritairement au Brésil, en Indonésie et aux Philippines.

Fig. 1
Fig. 3. Graphique résumant la proportion d’espèces menacées chez différents genres de plantes carnivores, à l’échelle globale. Source : Cross, A. T., Krueger, T. A., Gonella, P. M., Robinson, A. S., & Fleischmann, A. S. (2020). Conservation of carnivorous plants in the age of extinction. Global Ecology and Conservation, e01272. : https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S2351989420308131?fbclid=IwAR1U0AHsTIXP2C0QUKt56jzk2qn0wO79L9QdB9sCDB26e55vJ49kVKG74dY

On voit sur le graphique (Fig. 3) que les menaces sont assez différentes en fonction des genres. Par exemple, seulement 36% des espèces de Pinguicula ne sont pas menacées contre 78% chez les Utricularia. Globalement, les genres Sarracenia, Pinguicula, Nepenthes, et Philcoxia sont les plus menacés. Enfin, les auteurs signalent que les espèces micro-endémiques, c’est à dire qui vivent exclusivement dans une zone très petite, ont de fait plus tendance à être menacées.

L’article donne beaucoup d’exemples d’espèces dont l’habitat naturel est extrêmement réduit et menacé. Par exemple, Drosera oreopodion n’est présent sur la planète, à l’état sauvage, que sur une surface d’environ…. 25m²; il n’existerait en 2020 plus que 7 plants de Drosera leioblastus (contre une vingtaine en 2019), principalement à cause d’un incendie important qui a décimé ses populations; Drosera allantostigma serait même éteint suite à des sécheresses répétées puisque les naturalistes n’ont pas retrouvé d’individus sauvages depuis 2 ans dans l’unique zone où il se trouvait.

Fig. 4. La dionée (Dionaea muscipula) est aujourd’hui largement cultivée et toutes les plantes que l’on trouve dans le commerce proviennent de culture. En revanche, il fût un temps où les dionées étaient ramassées dans la nature pour la revente en jardineries. À cause de cela, et d’autres menaces, elle est aujourd’hui vulnérable à l’extinction (VU) dans son milieu naturel.

Par quoi les plantes carnivores sauvages sont-elles menacées ?

D’après les données de l’IUCN, 11 menaces pèsent sur la biodiversité de manière générale : 1) augmentation/étalement des zones urbaines, 2) agriculture (& aquaculture mais ça ne s’applique pas ici), 3) extraction de ressources minières et production d’énergie, 4) transport en tous genre (routes, terrestres, maritimes), 5) exploitation directe des organismes (pêche, braconnage), 6) perturbation humaine directe, 7) modification des ecosystèmes, 8) espèces invasives, 9) pollution, 10) problèmes géologiques, 11) changement climatique.

Certaines espèces de PC cumulent jusqu’à 9 des 11 menaces potentielles ! La dionée par exemple cumule 8 menaces différentes, elle est donc particulièrement menacée à l’état naturel et le sera encore plus dans les années à venir. Les menaces les plus récurrentes sont : l’agriculture (plus particulièrement la déforestation pour l’agriculture), la modification directe des écosystèmes (feu volontaire, assèchement des zones humides pour irrigation etc.) et le changement climatique qui affecte presque toutes les espèces de PC (on en discute juste après). La menace la moins présente sur l’ensemble des PC est l’unique menace naturelle à savoir les problèmes géologiques (éboulements etc.). On se rend bien compte que les activités humaines sont responsables de la disparition des PC dans leurs milieux naturels.

Fig. 5. Byblis gigantea, actuellement en danger critique d’extinction (CR), dans son milieu naturel en 1994. Cette zone naturelle est aujourd’hui détruite et a laissée place à une zone d’activités urbaine. La destruction des habitats naturels est aujourd’hui la première cause du déclin de la biodiversité. Photo : Serge Lavayssière, utilisée avec son accord.

Si l’on regarde plus en détails ce sont en fait les changements d’utilisation du sol qui posent le plus de problèmes pour les PC, mais c’est aussi vrai pour la biodiversité en général. On change l’utilisation d’un sol quand on déforeste une forêt tropicale naturelle pour en faire des champs agricoles, ou bien quand on assèche une zone humide pour irriguer des champs, ou encore quand on bétonne une prairie pour en faire un centre commercial. Les zones qui étaient « naturelles » se transforment en tout autre chose, moins naturel, pouvant accueillir moins d’espèces sauvages, et cela est quasiment systématiquement fait pour des intérêts économiques. Cette destruction d’habitats naturels est si importante que les auteurs considèrent même que certaines espèces ont disparu avant même que nous ayons pu les découvrir, notamment en Australie. Triste nouvelle de se dire qu’il existait probablement des espèces de PC que nous ne pourrons jamais découvrir et cultiver !

Fig. 3
Fig. 6. Cette image représente des sites marqués en jaune où poussaient des plantes carnivores déjà menacées à l’époque, et ce qu’ils sont devenu après un changement d’utilisation du sol (urbanisation dans ce cas). Toutes les populations naturelles de ces zones ont disparu. Il s’agit dans l’ordre de : a) Triphyophyllum peltatum (niveau de menace inconnue car manque de données), b) Nepenthes bokorensis (en danger critique d’extinction CR), c) Byblis gigantea (en danger critique d’extinction CR), d) Drosera schwackei (en danger d’extinction EN). Source et plus de détails ici : https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S2351989420308131?fbclid=IwAR1U0AHsTIXP2C0QUKt56jzk2qn0wO79L9QdB9sCDB26e55vJ49kVKG74dY

Selon les auteurs, environ 10% des PC sont directement impactées par le prélèvement illégal en nature, et cela est tout particulièrement vrai pour les Sarracenia dont toutes les espèces subissent un braconnage important, c’est aussi vrai pour une partie des Nepenthes (45 espèces tout de même), Pinguicula, ainsi que pour le Cephalotus follicularis et la dionée (Dionaea muscipula). Plus localement, la construction de routes et de pistes de ski est directement responsable de la disparition de populations de Pinguicula dans les Alpes.

La pollution des cours d’eau et l’eutrophisation de ces derniers à cause du ruissellement des intrants utilisés dans l’agriculture posent aussi de sérieux problèmes. La majorité des PC ont besoin d’un substrat pauvre et l’apport de nutriments change complètement la chimie des milieux, favorisant l’implantation d’espèces plus compétitives dans un substrat riche qui remplacent alors rapidement les PC. Cette pollution de l’eau est semble-t-il une des causes principales de la disparition d’Aldrovanda vesiculosa dans nombre de marais autour du globe et de sa disparition pure et simple du territoire français. Toutes les plantes aquatiques sont d’ailleurs très sensibles à la pollution de l’eau et des disparitions d’Utricularia sont aussi répertoriées.

Fig. 7. La qualité et l’abondance de l’eau sont deux éléments primordiaux pour le développement et la survie des plantes carnivores. Ici Pinguicula alpina (L.) pousse près d’une source dans les Alpes savoyardes à 1850 mètres d’altitude en Mai.

Le cas du changement climatique

Il est clair que le changement climatique va modifier la distribution des espèces et celles dont les populations sont déjà fragilisées, fragmentées ou en mauvaise santé seront d’autant plus vulnérables et impactées par ses effets. La répartition des espèces est très liée au climat, et les cultivateurs de plantes en tout genre savent très bien qu’un petit écart de température peut être fatal à la survie des plantes. Au sein de cette zone climatique de confort, ou zone climatique favorable (ou niche climatique si vous voulez briller en société), seulement certains habitats bien particuliers sont favorables au développement d’une espèce et même parmi ces habitats favorables, tous n’accueillent pas en pratique chacune des espèces qui pourraient y pousser pour plusieurs raisons : 1) il faut que la plante puisse arriver jusqu’à cet habitat via sa dispersion, ce qui n’est pas toujours possible (barrières écologiques naturelles ou artificielles), 2) il faut qu’il y ait suffisamment de place pour permettre son développement et sa reproduction. C’est pour cela qu’il n’y a pas systématiquement toutes les espèces de plantes carnivores que l’on peut trouver en France dans chacune des tourbières françaises. Nous ne trouvons pas non plus de Drosera rotundifolia dans nos jardins, alors que le climat y est favorable. Le climat n’est donc pas l’unique raison de la présence ou non d’une espèce, mais joue un rôle prépondérant dans sa distribution globale.

L’étude que je vous invite à lire analyse la zone de confort climatique de presque 300 espèces de plantes carnivores et les auteurs ont regardé si et à quel point cette zone est vouée à bouger d’ici à 2050 (c’est à dire dans 30 ans !) à cause du changement climatique. L’article en question est le suivant : Fitzpatrick, M. C., & Ellison, A. M. (2018). Estimating the exposure of carnivorous plants to rapid climatic change. L Adamec L, A Ellison (Eds), Carnivorous Plants: Physiology, Ecology and Evolution. Oxford University Press, London.

Pour ce faire, les auteurs ont analysé le climat actuel des zones où poussent chacune des plantes carnivores de l’étude et plus particulièrement, ce genre d’information : température annuelle moyenne, température des mois le plus chaud et le plus froid, la variabilité de la température entre l’été et l’hiver ou entre le jour et la nuit, mais aussi les précipitations annuelles, ou celles des mois les plus secs ou les plus humides etc. Ils ont ensuite regardé où se situeront les zones avec les mêmes caractéristiques climatiques en 2050 et ont mesuré 2 indices : la vitesse de décalage ou de disparition de la zone de confort climatique en km/an (est-ce que les particularités climatiques vont se décaler et à quelle vitesse) et le changement de taille entre les zones climatiques favorables actuelle et future (est-ce que dans le futur la zone climatique favorable sera plus grande ou plus petite qu’actuellement, permettant une potentielle expansion de l’espèce ou au contraire favorisant sa régression).

Les résultats sont assez variables en fonction des espèces ou des genres. Chez les Drosera étudiés, la majorité des espèces voit leur zone de confort se réduire, parfois jusqu’à une vitesse de 3km par an alors que pour certaines espèces, elle augmente ou se décale à une vitesse similaire. Certaines espèces en revanche ne semblent pas ou peu impactées (D. sessifolia, paradoxa). Le même genre de pattern est observé chez le genre Utricularia avec les valeurs extrêmes plus grandes (décalage de la zone climatique favorable jusqu’à 5km par an). Si l’on regarde maintenant la différence de taille des zones favorables au développement de chaque espèce entre aujourd’hui et 2050, les résultats sont encore une fois très variables. Certaines espèces voient leur zone climatique habitable simplement disparaître entièrement d’ici à 2050 (-100% pour Drosera kaieteurensis, Utricularia welwitschii, ou chez nous Pinguicula longifolia et P. corsica) alors que pour d’autres, elle va beaucoup augmenter (+250% pour Sarracenia alata et Pinguicula primuliflora, +200% pour Drosera peltata et +150% pour Utricularia fulva ou U. tenuicaulis). Si vous souhaitez chercher les résultats de votre espèce préférée je vous laisse regarder les 3 figures 28.7 de l’article cité ci-dessus. Les auteurs concluent que la majorité des espèces étudiées vont voir l’habitabilité de leurs milieux naturels diminuer avec le changement climatique à court terme.

Fig. 8. Nepenthes bokorensis, en danger critique d’extinction (CR), dans son milieu naturel. Les espèces déjà particulièrement menacées ne seront probablement pas en mesure de supporter un changement climatique. Photo : Frédéric Guerteau, utilisée avec son accord.

Ces résultats sont à prendre avec des pincettes et voici quelques critiques et nuances constructives. Comme dit plus haut, il n’y a pas que le climat qui permet le développement des espèces, les microclimats créés par certains habitats sont parfois tout aussi importants et peuvent compenser au moins en partie l’effet du changement climatique global (ou alors l’accentuer !). De plus, certaines espèces qui poussent dans des milieux montagnards ont parfois la possibilité de migrer en altitude pour retrouver des températures clémentes. À l’inverse, ce n’est pas parce que la zone climatique favorable d’une espèce augmente que ses populations vont mieux se porter à l’avenir, encore faut-il permettre à la plante de migrer et trouver de nouveaux habitats favorables. Enfin, les changements de températures ou de précipitations « doux et constants » ne sont pas les seuls soucis posés par le changement climatique : les évènements extrêmes et intenses comme des sécheresses, des canicules, des tempêtes ou des inondations peuvent ravager des populations entières, d’autant plus si elles sont déjà fragilisées par un climat moyen moins favorable. Ces évènements extrêmes sont d’ailleurs voués à augmenter en fréquence et en intensité à cause du changement climatique.

Tout ceci n’est pas que de la théorie puisque ce phénomène a déjà été partiellement observé en Australie en 2019 où beaucoup d’individus de Byblis gigantea (en danger critique d’extinction CR) et Byblis lamellata (vulnérables VU) ont péri suite aux conditions climatiques exceptionnellement sèches dans leurs derniers habitats naturels. Au même moment, 90% des plants de Drosera silvicola ont disparu et une population entière de Drosera alba (quasi-menacé NT) a littéralement séchée et n’est jamais repartie. C’est aussi vrai chez nous où plusieurs populations de Pinguicula ont été sévèrement impactées par les canicules des dernières années (P. hirtiflora, P. mariae), et notamment Pinguicula sehuensis, endémique de Sardaigne, connue de 8 populations sauvages uniquement dont il ne reste qu’un peu plus d’1 individu sur 10 suite à la sécheresse de 2017.

Fig. 9
Fig. 9. Plantes carnivores et leurs habitats naturels suite à la sécheresse de 2019 en Australie. Plusieurs populations ont disparu suite à cet événement climatique extrême dont des espèces déjà particulièrement menacées. Source et plus d’informations : https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S2351989420308131?fbclid=IwAR1U0AHsTIXP2C0QUKt56jzk2qn0wO79L9QdB9sCDB26e55vJ49kVKG74dY#bib90

Pourquoi les plantes carnivores sont-elles autant menacées ?

Tout d’abord, les PC vivent dans des habitats très spécifiques et pas tout à fait courants. Concentrons-nous sur les zones humides qui hébergent la majorité des PC. Elles représentent une part ridiculement petite des terres émergées, encore plus petite si on ne considère que les zones qui ne sont pas sous la glace la moitié de l’année qui sont peu accueillantes pour les PC en général. De plus, toutes ne sont pas favorables aux PC, seulement une petite partie d’entre-elles représentent un habitat favorable. Les zones humides ont fortement régressé ces dernières années et en France on estime que la moitié d’entre-elles a disparu depuis 1960 (et bien plus avant), principalement pour l’irrigation et la création de nouvelles zones agricoles. Vous comprenez alors que ces plantes naturellement rares sont particulièrement impactées par la dégradation, raréfaction et fragmentation de leurs milieux naturels. Il est donc très difficile pour les PC de maintenir des populations viables sur le long terme.

Les habitats naturels des PC disparaissent pour une raison simple : ce sont des habitats très pratiques et utiles pour l’Homme. En effet, les zones humides représentent un réservoir d’eau pour l’agriculture et bien souvent leur terre est très riche une fois asséchées et dégradées. De plus, nous savons qu’historiquement, les Hommes se sont installés proche des cours d’eau et des zones humides pour profiter de leurs ressources. La bonne santé des populations de PC est donc en conflit direct avec notre mode de vie et les « besoins » grandissants en ressources de notre société.

Les PC sont généralement des plantes pionnières qui dépendent de perturbations pour pousser. Cela signifie que, naturellement, elles poussent dans des zones abimées, qui ont subi une inondation, une crue ou un feu. Elles sont ensuite naturellement remplacées par des espèces plus compétitives une fois la perturbation terminée : c’est ce qu’il se passe quand une tourbière se referme et que les arbres remplacent les PC. Elles doivent donc être en mesure de se disperser efficacement pour coloniser de nouveaux habitats, mais il faut aussi que de nouveaux habitats se créent ce qui n’est plus le cas actuellement (on entretient par exemple les tourbières pour éviter qu’elles ne se referment, on fige en quelque sorte les habitats car on ne laisse plus les dynamiques naturelles se produire).

Fig. 10. Voici un habitat typiquement colonisé par Pinguicula alpina. C’est un éboulement de quelques années qui a entrainé avec lui les arbres qui poussaient et toute la couche supérieure de terre. On se retrouve donc avec une zone ensoleillée, pauvre en nutriment et relativement humide toute l’année grâce à l’accumulation et à la fonte de glace en amont. Cet habitat est naturellement voué à changer dans les années à venir, de petits arbres sont déjà en train de s’installer et vont bientôt remplacer Pinguicula alpina. En revanche, les éboulement de ce type étant fréquents dans cette région, on imagine bien que les grassettes trouveront un nouvel habitat favorable pour s’y installer. Photos prise dans les Alpes savoyardes.

Certaines espèces poussent dans des zones ridiculement petites ou dans de minuscules portions montagneuses. Elles sont de fait très menacées par le changement climatique et il est difficile à l’heure actuelle de savoir si elles seront en mesure de supporter les nouvelles conditions climatiques ou de migrer si ce n’est pas le cas. Les PC entretiennent parfois des relations très étroites avec d’autres espèces, et je pense notamment aux Nepenthes qui ont des interactions incroyables avec toute une panoplie d’animaux dont nous avions déjà discuté ici. Si les animaux dont les plantes dépendent disparaissent, les plantes ont de fortes chances de disparaître à leur tour. Il en va de même pour les PC qui comptent sur des pollinisateurs bien spécifiques pour leur reproduction. La proximité grandissante des zones urbaines et des habitats naturels favorise aussi l’introduction de plantes exotiques invasives qui n’arrangent rien (et favorise aussi l’émergence de maladies infectieuses).

Enfin, les plantes carnivores sont aussi menacées car leur beauté et leurs caractéristiques uniques suscitent une collecte abondante d’individus sauvages. En effet, le braconnage est une menace non négligeable, d’autant plus pour des espèces nouvellement découvertes ou rares pour lesquelles les collectionneurs sont prêts à débourser une somme d’argent colossale afin de les acquérir. Les auteurs de l’article précisent qu’ils reçoivent systématiquement des messages leur demandant des précisions sur les localités d’individus photographiés, et qu’il n’est pas rare de trouver des « trous » dans des zones où pouss(ai)ent des plantes carnivores. Le genre Sarracenia est particulièrement touché par le braconnage (avec des disparitions d’individus répertoriés quelques jours seulement après la publication de photos sur les réseaux sociaux), tout comme la dionée et le Cephalotus follicularis pour lequel des populations entières ont été illégalement prélevées. La dernière population connue de Nepenthes clipeata a par exemple été braconnée très récemment et même si les auteurs ont pu être interpellés grâce au travail formidable des associations locales, on ne sait pas a priori si les plantes pourront être replantées et survivre (elles sont pour le moment cultivées sous la surveillance des autorités).

Fig. 11. Voici le genre de photo que l’on croise parfois sur les réseaux sociaux. Celle-ci est accompagnée de la légende « Voici Nepenthes ramispina, une espèce d’altitude. Oops! j’ai « accidentellement » arraché ce morceau du sol pendant que je prenais une photo (petit emoji qui cligne de l’oeil et tire la langue) ». Merci à David Durie de m’avoir envoyé cette capture d’écran postée avec permission.

Mais alors, que faire ?

Toutes ces informations devraient nous pousser à nous interroger sur nos pratiques, surtout si nous sommes passionnés par les plantes carnivores. Aujourd’hui, il est plus que jamais important de garder un maximum d’informations sur les plantes que nous acquérons et notamment le nom du vendeur, son code ou le code de culture d’un autre vendeur pour le même individu, mais aussi sa localité naturelle si cette information est disponible. En effet, il existe pléthore d’individus circulant en culture qui n’existent plus en milieux naturels et je pense notamment aux magnifiques Sarracenia leucophylla d’Hurricane Creek (HCW), un site d’Alabama qui a été (presque) entièrement rasé pour les activités humaines. Heureusement, des spécialistes locaux ont pu récupérer quelques plantes avant la destruction du site afin de conserver au moins une partie de la génétique de cette localité. La conservation ex-situ (en dehors de l’habitat naturel) des plantes carnivores est très importante, que ce soit dans des collections privées ou dans des conservatoires botaniques. Le but ultime de ces collections est d’un jour pouvoir replanter les individus sauvés dans leur milieu naturel si un réel programme de renaturation voit le jour.

Plus globalement il est important de questionner ses méthodes de consommation pour ne pas favoriser, par exemple, la déforestation qui met en péril toute la biodiversité et dont les plantes carnivores n’échappent pas. La déforestation en Indonésie et au Brésil est quasiment systématiquement conduite dans le but de créer de nouvelles zones agricoles pour cultiver du palmier à huile ou du soja afin de répondre à la demande occidentale. L’huile de palme qui dérive du premier entre dans la composition de milliers d’aliments transformés et les graines du second sont majoritairement envoyées en Europe pour nourrir les élevages intensifs d’animaux dont la vie est misérable, voués à fabriquer de la viande rapide et pas chère pour notre consommation. Il faut arrêter d’acheter des aliments transformés en grandes surfaces (pâtisserie, pâte à tartiner et j’en passe) – ou bien prendre le temps de vérifier leur composition – d’autant plus qu’ils sont généralement emballés sous plusieurs couches de plastique (parfois recyclables mais en pratique jamais recyclé). De même, il faut arrêter de manger de la viande industrielle qui représente une véritable catastrophe à la fois pour le climat et pour la biodiversité. C’est l’action individuelle la plus forte que nous puissions faire pour l’environnement. La viande doit rester un aliment occasionnel qui s’achète dans des petits commerces qui peuvent vous certifier la provenance et les conditions d’élevage des animaux (alors oui c’est plus cher, mais c’est meilleur au goût et pour la santé, et si on en mange moins on s’y retrouve). Dans la même veine, le changement climatique représente une menace considérable pour la biodiversité en général et aussi pour les plantes carnivores. On ne peut pas cultiver ces plantes sans avoir conscience de la gravité de la situation et sans nous-même faire tous les efforts à notre portée pour aller dans le bon sens. Nous devrions être exemplaires sur ces thématiques qui nous touchent directement.

Il est important de ne pas céder à la tentation d’acheter des plantes à des vendeurs louches, surtout lorsqu’il s’agit d’espèces particulièrement rares. Certains vendeurs ne se cachent même pas de prélever dans la nature des plantes ou des graines en quantités industrielles pour les revendre. Ces actes sont parfois illégaux, punissables par la loi et devraient être absolument signalés aux associations locales ou sur les différents groupes internationaux des réseaux sociaux pour systématiquement bannir ce genre de comportement. Même s’il s’agit d’espèces non menacées ou non protégées, le ramassage pour la revente est parfois interdit. Et même s’il n’était pas interdit, cela reste éthiquement questionnable, d’autant plus que le taux de survie en collection de plantes collectées en nature est faible et qu’elles sont de toutes manières bien mieux dans leur habitat naturel que dans nos collections.

Le braconnage est une menace dont nous sommes les seuls et uniques responsables et il ne s’arrêtera que quand les particuliers arrêteront de penser que leur liberté d’acquérir de nouvelles plantes prévaut sur la possibilité de survie de ces dernières dans la nature, à l’état sauvage. Ce comportement extrêmement égoïste n’est pas toujours motivé de mauvaises intentions, il reste néanmoins néfaste et il est impératif d’éduquer les collectionneurs sur ces pratiques. Toutes les espèces, qu’elles soient animales ou végétales, ont davantage leur place dans leurs milieux naturels que dans des collections privées, surtout quand leur collecte est à but lucratif et/ou récréatif et non de conservation. Si vous pensez trouver une population de plantes carnivores sauvages vouées à l’extinction, vous devez avant toute chose contacter des personnes compétentes (associations locales de protection de la nature, ou d’amateurs de plantes carnivores etc.). La décision de récolter des individus et/ou des graines pour sauver la génétique de la population doit absolument être discutée et la récolte doit être méthodique.

Enfin, il est important de soutenir la recherche pour continuer à étudier les menaces potentielles que les plantes carnivores sauvages subissent, mais aussi pour continuer le suivi des populations dans le temps qui représente la base de nos connaissances naturalistes. Cela nous permet d’être plus prévoyants et d’éviter au maximum les extinctions massives prédites dans les décennies à venir. Plus localement, vous pouvez tou-te-s participer à l’Observatoire des Plantes Carnivores Françaises (& pays francophones limitrophes, OPCF) afin d’aider à répertorier et suivre les PC sauvages proches de chez vous. L’OPCF publie régulièrement de petits articles sur la conservation des PC et nous vous invitons à vous renseigner sur leur fonctionnement sur le site Internet de Dionée.

Site Internet de l’OPCF, hébergé par l’association Dionée : https://dionee.org/observatoire/

Un article du site où nous avions déjà parlé de l’OPCF et son fonctionnement : l’Observatoire des plantes carnivores françaises

La page Facebook : https://www.facebook.com/ObsPCF

Merci beaucoup à Frédéric Gerteau, Serge Lavayssière et David Durie pour m’avoir gentiment prêté leurs photos. Toutes les photos qui ne sont pas sourcées sont les miennes.

Enjoy !

Pinguicula primuliflora, plus résistante qu’on ne le croit

Je cultive cette espèce depuis une quinzaine d’années maintenant et je voulais faire un point rapide sur sa culture et notamment sa tolérance au froid : j’ai en effet quelques plantes qui poussent en tourbière extérieure toute l’année, en Savoie, où les gelées peuvent être assez fortes en hiver. Je vous détaille ici ma méthode de culture et ma compréhension de cette résistance.

Localisation & climat

Pinguicula primuliflora pousse dans le Sud-Est des États-Unis où le climat est dit sub-tropical, au même titre que les Sarracenia ou la dionée. Elle pousse d’ailleurs très souvent en compagnie de Sarracenia dans le sud des états d’Alabama et du Mississippi. Voici une carte des observations de cette espèce en milieu naturel, issu du site GBif

Observations directes géoréférencées de Pinguicula primuliflora en Mai 2020

Cette espèce pousse dans des milieux très humides, parfois inondés, et demande donc beaucoup d’eau en culture. C’est pour cette raison qu’elle se plaît généralement avec de l’eau jusqu’au niveau de la rosette et qu’elle survie très bien plusieurs semaines sous l’eau. Cette abondance d’eau permet entre-autre sa multiplication végétative très caractéristique, et redoutablement efficace, avec la création de nouvelles plantules à l’extrémité des feuilles (ce qui est plus rare si l’arrosage est plus modéré).

Concernant les températures, cette région reste relativement chaude toute l’année, mais l’Amérique du Nord subit souvent des descentes de vortex polaires, c’est-à-dire des masses d’air froid qui sont éjectées du pôle Nord et qui redescendent le long du continent, parfois jusqu’au Sud des États-Unis. Ainsi, les minimales observées dans la région au mois de Janvier tournent autours de 0°C, mais les records de fraîcheur peuvent tomber très bas (-33°C au Nord de l’Alabama, -27°C en Louisiane ou encore -28°C au Mississippi). Il peut donc faire froid, très froid, dans le sud des États-Unis, mais ces événements ne durent généralement pas plus de quelques jours, ce qui est différent des gelées constantes d’un point de vue purement adaptatif pour les espèces. Ces descentes d’air froid jusque dans le sud des États-Unis devraient d’ailleurs expliquer pourquoi les Sarracenia résistent très bien au froid alors que le climat est en moyenne plutôt doux.

La fleur caractéristique de Pinguicula primuliflora

En culture

Pinguicula primuliflora est plus fragile que les Sarracenia car elle ne possède pas de rhizome enterré lui permettant de stocker de l’énergie, de se protéger l’hiver, et de repartir à la belle saison si le froid a été trop intense. En revanche, elle possède de grosses racines pouvant faire office d’organes de stockage et il n’est pas rare que le feuillage disparaisse totalement en hiver avant de repartir du cœur de la rosette au printemps. Ses racines lui permettent donc de supporter quelques gelées mais il faudra la protéger davantage si vous souhaitez qu’elle passe l’hiver dehors sous nos latitudes (quoique dans les régions côtières où le gel est rare, ce n’est peut être même pas nécessaire !).

Chez moi, elle supporte très bien les hivers savoyards en serre froide, où la température peut descendre jusqu’à -10°C la nuit (ponctuellement) mais remonte assez vite en journée pour peu qu’il y ait un rayon de soleil. Mais depuis quelques années, j’ai plusieurs plants qui se développent en tourbière extérieure avec mes Sarracenia et ils se portent à merveille. Ils fleurissent peu par rapport aux plantes en serre mais se multiplient et poussent correctement à la belle saison. Attention tout de même, les derniers hivers ont été globalement assez doux, ce qui n’a pas empêché quelques épisodes brefs mais particulièrement froids où les températures n’ont pas dépassé les 0°C sur quelques jours (en 2018 notamment).

Mais alors comment cette espèce a pu survivre aux derniers hivers à l’extérieur ? Le secret de cette réussite (involontaire !) est, je pense, dans l’utilisation de l’eau et d’une protection naturelle (tout aussi involontaire). En effet, durant l’hiver, les plantes sont noyées sous quelques centimètres d’eau et recouvertes par des feuilles d’arbres qui tombent dans la tourbière à la fin de l’automne ainsi que par quelques graminées qui sèchent et meurent. Cette légère protection naturelle ajoutée à la noyade lui permettent de résister à de belles gelées, de l’ordre de -5 ou -6°C durant la nuit sans aucun soucis. La température est très probablement tombée plus bas ponctuellement durant la nuit. Il arrive même régulièrement que l’eau gèle en surface, ce qui n’a pas l’air d’impacter les plantes, au contraire, cela pourrait même les protéger davantage du froid car la glace est un excellent isolant. Il arrive aussi que toute la rosette soit prise dans la glace, sans réelles conséquences. Ce sont probablement ces deux éléments (la noyade et la protection par les végétaux morts) qui lui permettent aussi de se maintenir en milieu naturel lors des épisodes de gel !

Pour résumer, si vous souhaitez maintenir Pinguicula primuliflora à l’extérieur, n’hésitez pas à la noyer sous quelques cm d’eau pendant l’hiver et à la recouvrir d’herbes/feuilles mortes. Personnellement je ne fais absolument rien intentionnellement, le niveau de l’eau monte « naturellement » dans la tourbière en hiver et les graminées aux alentours meurent tout aussi « naturellement » lorsqu’il commence à faire froid. Je conseillerais aussi de l’exposer plutôt au soleil du matin, cela permet à la température de rapidement monter et d’éviter à la plante de rester trop longtemps gelée. De plus, elle supporte moyennement bien le plein soleil dans la journée et je la cultive généralement à l’ombre dans la serre.

Pinguicula primuliflora en tourbière extérieur. Notez l’abondance d’eau ainsi que les débris végétaux qui lui ont permis de supporter les derniers hivers sans soucis en Savoie.

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez aller plus loin dans vos recherches, je vous mets quelques liens pratiques à disposition. N’hésitez pas à me faire part de vos propres observations et expériences sur cette espèce !

Climat aux Etats-Unis :

https://en.wikipedia.org/wiki/U.S._state_and_territory_temperature_extremes

https://fr.wikipedia.org/wiki/Climat_des_%C3%89tats-Unis#Les_r%C3%A9gions_subtropicales_du_Sud-Est

Pour en savoir plus sur la culture de P. primuliflora :

http://www.pinguicula.org/A_world_of_Pinguicula_2/Pages/pinguicula_primuliflora.htm

Enjoy !

Les « services écosystémiques », définition, discussion, et limites dans la protection de l’environnement

Les services écosystémiques regroupent les fonctions des écosystèmes et leurs contributions au fonctionnement de notre société ainsi qu’à notre bien être général. Ce concept plutôt récent a permis un autre regard de la nature, surtout à destination des décideurs politiques qui n’ont pas forcément la formation nécessaire, les connaissances ou l’intérêt de protéger l’environnement. Regardons d’un peu plus près à quoi correspondent les services écosystémiques et discutons des limites dans la conservation de l’environnement de ce concept anthropocentré.

C’est quoi un « service écosystémique »

Comme son nom l’indique, c’est un service, gratuit, rendu par la nature, qui nous permet de vivre et de faire fonctionner notre société. Ce sont toutes les contributions de la nature qui nous affectent directement. Par exemple, la pollinisation de nos arbres fruitiers et nos plantes à fleurs qui produisent nos fruits et légumes est un service (gratuit) de la nature : les insectes vont polliniser nos cultures ce qui nous permet de manger. Voyons tout de suite plus d’exemples afin de bien cerner ce concept.

On classe généralement ces services en 4 grandes catégories :

  • Les services d’approvisionnement/production : ce qui nous permet de nous nourrir et de nous donner des ressources (bois, poissons, pollinisation, accès à l’eau etc.)
  • Les services de régulation : ce qui permet la résilience de la biosphère face aux perturbations (protection ou atténuation de catastrophes naturelles par des écosystèmes particuliers, stockage du CO2 et limitation du réchauffement climatique, purification de l’eau etc.)
  • Les services de support : ce qui permet aux écosystèmes de fonctionner sans trop de problèmes (formation des sols, cycle de l’eau et des nutriments, résilience grâce à la biodiversité etc.). Cette catégorie est souvent fusionnée aux services de régulation.
  • Les services culturels : ce qui nous touche en tant qu’être humain (beauté des paysages, spiritualité, éducation, appréciation de la nature en général etc.)

Peut être est-ce la première fois que vous entendez parler de services écosystémiques auquel cas vous devriez être un peu perdu et vous vous demandez probablement où je veux en venir. Ce n’est pas un concept obscure de scientifiques qui s’ennuient, mais quelque chose de très utilisé aujourd’hui dans la protection de l’environnement, notamment par les décideurs politiques. En effet, ce concept a avant tout pour vocation de montrer aux décideurs que la nature (au sens global du terme) joue un rôle extrêmement important dans le fonctionnement de nos sociétés (et de notre économie), et la négliger pourrait à terme nous être fatal. L’idée est aussi de montrer qu’une trop forte pression sur ces services (surpêche, surconsommation de ressources) entraîne une rupture et une disparition de ces mêmes services (donc moins de poissons, et moins de ressources, moins d’argent, pour caricaturer).

Les 4 grandes catégories de services écosystémiques, selon le Millenium Ecosystem Assessment

Un concept très centré sur l’Homme ?

Les services écosystémiques regroupent en réalité deux grandes entités, bien différentes l’une de l’autre.

  • Les fonctions des écosystèmes

Dire que les écosystèmes ont une « fonction » est un peu tendancieux mais c’est la meilleure description de ce concept. Dans le système « Terre » global, les écosystèmes ont des fonctions différentes et l’ensemble de ces fonctions permettent un certain équilibre. Exemple : les plantes font de la photosynthèse, stockent le carbone et d’autres éléments pendant leur croissance, finissent par mourir, ces éléments sont ensuite dégradés par toute une communauté d’organismes afin de les rendre à nouveau disponibles pour un prochain cycle. C’est grossièrement ce que l’on appelle le cycle du carbone. Dans ce cycle, les habitats, les écosystèmes et les organismes qui entrent en jeu vont avoir des rôles différents (fixer le carbone de l’atmosphère, dégrader les végétaux morts etc.), ce sont leur fonction. D’autres exemples : une prairie fleurie aide au maintien des populations d’insectes (c’est une des fonctions des prairies), les forêts stockent beaucoup de carbone, les points d’eau permettent aux animaux de s’abreuver, les grands habitats naturels régulent le climat global et influence le climat local (effet tampon) etc. Chaque habitat, organisme ou écosystème possède un ou plusieurs rôles écologiques permettant un équilibre global.

Un dernier exemple pour la route afin de bien comprendre. Les steppes permettent de nourrir beaucoup d’animaux herbivores qui mangent les plantes qui s’y trouvent. Les insectes pollinisateurs fécondent les fleurs de ces steppes ce qui permet leur reproduction et donc le maintien de cet habitat (même si beaucoup de graminées se pollinisent avec le vent). Les prédateurs mangent l’excédent d’herbivores permettant ainsi de laisser des fleurs, pour la pollinisation, ils aident donc indirectement le maintien de cet habitat. Les herbivores empêchent les steppes de se transformer en forêt en mangeant les jeunes pousses des arbres, permettant ainsi le maintien de la communauté végétale et des pollinisateurs.

Tout est finement intriqué et tout fonctionne à merveille. Attention, il n’y a rien d’ésotérique là-dedans, nous parlons bien de l’interaction écologiques des organismes. Cette intrication des fonctions des écosystèmes est fondamentale pour garantir une grande résilience face aux changements : cela signifie que les petits aléas et perturbations naturelles sont rapidement compensées afin de revenir à un état d’équilibre. Par exemple, si la population d’herbivores augmentent beaucoup et mangent toutes les plantes, cela peut avoir des conséquences terribles pour les espèces végétales mais aussi pour les insectes qui dépendent de ces habitats. Heureusement, des processus naturels entrent en jeu afin de réguler cet excédent d’herbivores : la population de prédateur va rapidement augmenter, consommer le « trop plein » d’herbivores et en quelques années on observera un retour à la norme. Cependant, cette intrication rend aussi les écosystèmes d’une grande vulnérabilité quand les perturbations sont intenses et répétées, par exemple à cause de notre impact sur la nature. Si nous décidons que le prédateur n’est plus souhaité dans notre environnement (c’est exactement ce qu’il se passe avec le loup), alors tout l’équilibre est rompu, il n’y a plus de régulation et cela coûte cher à gérer (chasse, dégâts sur les culture, impact directe sur la régénération des espèces car les plantules sont mangées en forêt etc.). À l’inverse, si vous ré-introduisez des prédateurs là où ils avaient disparu, cela peut considérablement changer le paysage, comme cela s’est produit dans le parc naturel de Yellowstone.

Cette vidéo vous montre comment l’introduction de top prédateur, dans ce cas le loup, à considérablement modifié la biodiversité, jusqu’à changer l’aspect des cours d’eau (oui oui).

Chaque écosystème est donc un petit système connecté à un ensemble d’autres systèmes sans lesquels il ne pourrait fonctionner. Ces fonctions, ces « rôles écologiques », permettent globalement un équilibre des interactions et des écosystèmes à la surface de la Terre.

  • La production de ressource et notre bien-être

La deuxième moitié des services écosystémiques a une origine très différente et représentent en fait notre manière de vivre, notre économie et notre vision du monde en tant qu’être humain ou de société qui souhaite se développer. Nous pouvons apprécier particulièrement un habitat car il nous rend des services économiques (il nous permet de gagner de l’argent, ou de ne pas en perdre) ou simplement car on le trouve beau. Par exemple, nous l’avons dit plus haut, les forêts stockent du CO2, mais elles produisent aussi du bois, et protègent les habitations des avalanches ou des glissements de terrain. Elles fournissent donc de nombreux services très utiles à notre société (production, protection, atténuation de nos effets sur le climat etc.). Elles peuvent aussi être appréciées par les joggeurs ou les randonneurs (services culturels).

Alors a priori, jusque là tout va bien. Sauf que ces services de production et culturels ne sont pas forcément en adéquation avec la biodiversité. C’est logique, on ne parle pas là d’éléments naturels, ou de fonctions écologiques, mais bien des avantages de la nature pour nous-même. Certains services, s’ils sont conservés, peuvent être nuisibles à la biodiversité. Par exemple, une forêt avec des arbres jeunes va pousser plus vite, donc stocker plus de CO2 qu’une forêt vieille. Il est plus facile de produire et vendre du bois dans une forêt jeune, plantée et entretenue. Une forêt jeune est donc plus intéressante qu’une forêt vieille, si l’on en croit cette sélection de services écosystémiques. Pour la maintenir jeune, il faut l’exploiter, et couper les arbres qui atteignent leur maturité, les revendre et gagner de l’argent au passage, tout en absorbant le CO2 de l’atmosphère. En revanche, une forêt vieille est beaucoup plus intéressante pour la biodiversité, les arbres vieux servent d’habitats à d’autres plantes (mousses, épiphytes), les arbres morts qui se décomposent offre de la nourriture à une multitude d’espèces (champignons, myxomycètes, insectes) qui sont à la base de nombreuses chaines trophiques (ils sont mangés par plein d’autres bestioles). Dans ce cas, que faire ? Le problème est très complexe et il n’est pas facile de décider. Vous vous dîtes sans doute que se protéger du changement climatique tout en gagnant de l’argent semble la solution la plus raisonnable (« win-win » comme on dit). Maintenant si je vous dis qu’il n’existe plus (allez, disons presque plus) de forêts vieilles en Europe, et si j’ajoute que si le bois produit par la forêt jeune et exploitée est brûlé, tout le CO2 emmagasiné par les arbres sera immédiatement relargué dans l’atmosphère, le choix devient moins clair et il semblerait donc qu’une jeune forêt serve avant tout… à vendre du bois, plus qu’à nous protéger du changement climatique.

Bon j’ai pris un exemple volontairement bancal et il y a beaucoup de « si » dans cette affaire. L’idée est simplement de vous montrer que c’est plus compliqué que ça n’y paraît. Mais le problème se pose dans la conservation : doit-on protéger un service, ou la biodiversité ? Doit-on protéger une forêt jeune, entretenue, proche des villes et cadastrée pour qu’elle soit appréciée des randonneurs citadins, pour sensibiliser les jeunes générations à la nature, ou bien volontairement laisser une forêt « moche » vieillir, sans entretien, en la rendant inaccessible afin d’aider la biodiversité ?

Bon, certains services écosystémiques (pas tous !) sont centrés sur l’Homme et son intérêt économique ou culturel, soit. Les services écosystémiques sont une porte d’entrée pour montrer les relations directes qu’il existe entre notre société et la nature, soit. Mais un petit problème fait son apparition dans la conservation de la nature depuis quelques années : certaines villes / communes ne se basent que sur des services écosystémiques pour protéger leur environnement, potentiellement au détriment de la biodiversité. C’est-à-dire que l’on choisit de protéger des milieux, sur des principes potentiellement biaisés. Attention, ne considérer QUE la biodiversité n’est pas non plus souhaitable et j’en parlerai peut être plus longuement dans un prochain article.

La nature à notre service ?

Pour intéresser encore plus les décideurs politiques et les sphères économiques qui ne se soucient que très peu, par exemple, de l’état des populations d’insectes dans le monde, il existe même une monétisation des services écosystémiques. En effet, on calcule la somme d’argent que l’on perdrait si un service n’existait pas. Par exemple, s’il n’y avait pas d’insectes pollinisateurs, on ne pourrait plus vendre de fruits et d’autres denrées alimentaires, on perdrait alors beaucoup d’argent (et à manger). De même, la protection d’habitats naturels contre les risques de crues ou de glissement de terrain est calculable (combien ça coûte de reconstruire un village, ou de grosses barrières de protection etc.). Et en faisant ces calculs on se rend compte de deux choses : 1) protéger des habitats naturels peut être TRÈS intéressant économiquement et 2) certains services sont plus importants que d’autres à conserver car s’ils venaient à disparaître, on perdrait plus d’argent.

Reprenons notre exemple de la forêt jeune qui stocke du CO2, et disons que cette forêt protège aussi un petit village des risque de glissement de terrain ou d’avalanche en montagne. Cette forêt nous rend énormément de service (production, stockage de CO2, protection etc.), mais le but premier de cet habitat n’est pas de nous rendre service ! Une forêt a des fonctions bien particulières dans l’écosystème et héberge tout une diversité unique. Le fait qu’un village se trouve en aval, ou que nous rejetons des quantités astronomiques de CO2 dans l’atmosphère n’a rien à voir avec son « rôle » premier. Cela signifie qu’un habitat qui ne nous rendrait pas services serait moins intéressant ? Une belle forêt ancienne sur un terrain plat et constructible est-elle alors intrinsèquement moins intéressante à protéger ?

Dans la même veine, parlons des services écosystémiques culturels, c’est à dire la valeur sentimentale/spirituelle que l’on attribut aux différents habitats par rapport à notre perception, nos intérêts ou nos expériences. Si les gens apprécient un endroit, ce n’est pas pour autant que cet endroit est fondamentalement important pour la biodiversité, le fonctionnement des écosystèmes ou la nature en général. Une façon d’étudier les services culturels est par exemple de demander à des citadins quel milieu naturel ils préfèrent dans leur commune/agglomération afin de le protéger ou de le mettre en valeur. Ils vont probablement désigner le parc municipal le plus entretenu, planté, tondu et perturbé. En même temps, ce n’est pas de leur faute, s’ils ont l’habitude de passer des bons moments dans ce parc, il est logique qu’ils le choisissent. Mais s’ils n’ont jamais eu d’expériences avec de « vrais » habitats naturels, ils n’ont peut être pas toutes les cartes en main pour réellement choisir quels habitats ils préfèrent. Peut être que si à la place d’un parc très entretenu, on avait laissé une prairie avec des herbes hautes, des insectes, des fleurs et des animaux, les citadins auraient préféré la prairie naturelle au parc entretenu. Cela pourrait aider à concilier nos critères de beauté, et la protection de l’environnement.

Certains services écosystémiques peuvent aider à atténuer l’impacte du réchauffement climatique. Un exemple très connu est la plantation d’arbres en ville. Les arbres représentent un habitat pour de nombreux insectes et oiseaux et permettent une certaine continuité entre ce qui est « naturel » et la ville, ce qui est très important pour connecter les habitats. Il serait donc très intéressant d’en planter beaucoup, partout (et si possible des espèces indigènes !). De plus, les arbres fournissent un service très intéressant : ils abaissent localement la température. Vous avez sans doute constatés qu’il fait plus frais sous un arbre qu’au milieu d’un parking de béton, et ce type de service est particulièrement important actuellement car les vagues de chaleur et canicules vont fortement progresser dans le monde dans les prochaines décennies à cause du changement climatique. De même, ils peuvent aider à légèrement dépolluer l’air des centres villes (même si cette affirmation ne semble pas faire totalement consensus dans la communauté scientifique). Mais si l’on réfléchit un peu à ces deux services très promus des adeptes des arbres en ville, ils correspondent en fait totalement aux conséquences de notre mode de vie. En effet, nous souhaitons dans ce cas atténuer les effets des vagues de chaleurs et la pollution des centre-villes. Mais le vrai problème ne viendrait-il pas du fait que nous polluons et que nous provoquons le réchauffement climatique ?

Faire attention et ne pas se voiler la face

Il ne faut pas se voiler la face, planter quelques arbres par-ci par-là tout en continuant notre vie ne suffira clairement pas à nous protéger du changement climatique et de ses conséquences (mais ça aide à se faire élire 🙂 ). Il ne faut pas croire que nous pourrons continuer à polluer « comme avant » une fois que chaque commune aura planter sa petite forêt entretenue pour lutter contre le réchauffement global. Il faut combattre le problème à la base et c’est tout notre mode de vie qu’il faut revoir : s’il n’y avait plus de pollution, on pourrait se concentrer sur la protection de l’environnement et pas sur des services qui aident à réguler les conséquences négatives de cette pollution (tout en continuant à polluer, la boucle est bouclée). Car l’effondrement de la biodiversité peut avoir des conséquences terribles et notamment l’arrêt de toutes ces fonctions, ces « rôles écologiques » que remplissent les habitats et les organismes pour que l’ensemble du système tienne debout. Le problème, c’est que l’arrêt de ces fonctions n’est pas linéaire, c’est-à-dire qu’on ne peut pas le quantifier comme : s’il y a 50% d’espèces en moins, on a 50% de fonctions en moins. Il existe ce qu’on appelle des « tipping-points », ou des « points de non retour » et l’arrêt des fonctions écologiques ressemblent plus à des marches d’escaliers, elles chutent brutalement, d’un coup, au delà d’un certain seuil, et il est extrêmement difficile de réparer cela car tout l’écosystème retrouve un nouvel équilibre très résilient (avec moins de diversité et moins de fonctions, mais qui est stable). Pour inverser ce changement, il faut mettre au moins autant d’effort dans la réhabilitation des milieux naturels que nous en mettons à les détruire, ce n’est donc pas gagner d’avance !

Si l’on supprimait d’un coup les loups du parc de Yellowstone, il ne se passerait sans doute pas grand chose les premières années mais au bout d’un moment, chaque étape présentée dans la vidéo sera déconstruite. Il faudrait en fait passer la vidéo à l’envers pour s’en rendre compte. Les herbivores augmenteraient, mangeraient les jeunes pousses, jusqu’à ce qu’elles ne puissent plus remplacer les arbres adultes, qui vont alors disparaître, empêchant d’autres espèces d’oiseaux de se nourrir, de même pour le castor, qui ne fabriquera plus de barrages, donc les poissons qui y vivent vont disparaître ainsi que leurs prédateurs, les berges seront moins stables etc. Jusqu’au moment où on trouvera un nouvel équilibre entre la disponibilité de nourriture et le nombre d’herbivores, avec beaucoup, beaucoup moins de diversité.

Bon, je pense que nous avons bien compris qu’on ne peut pas se contenter de conserver quelques services écosystémiques qui nous arrangent bien pour protéger la nature, il faut évidemment considérer d’autres éléments tels que la biodiversité et la connectivité des habitats. Mais plus profond que cela, c’est l’ensemble de notre organisation et notre regard à la nature qu’il faut revoir pour changer les mentalités et faire comprendre aux gens que la nature n’est pas au service de l’Homme, mais possède une valeur intrinsèque et des fonctions écologiques qui dépassent nos intérêts. Protéger des écosystèmes uniquement pour nos propres intérêts est au mieux stupide, au pire une preuve cinglante du manque de connaissances, de compétences ou d’intérêt sur le fonctionnement des écosystèmes de la part des décideurs.

Mais les services écosystémiques sont évidemment fondamentaux à conserver, on ne peut pas faire comme s’il n’y avait pas de problèmes, ou comme si nous ne dépendions pas de la nature pour notre survie et notre production. Il faut en revanche bien comprendre à quoi correspond ce concept pour avoir toutes les cartes en main et décider en connaissance de cause. Si nous souhaitons créer une société plus durable, il faudra évidemment conserver tout un tas de services écosystémiques. De même, nous avons besoin de réfléchir à des solutions naturelles pour atténuer les effets désastreux du changement climatique et de nos impacts sur l’environnement. Planter des arbres en ville pour créer des îlots de fraîcheur durant les canicules des décennies à venir est évidemment une priorité pour les habitants et prendre en compte la biodiversité dans l’équation ne coûte rien (planter des espèces indigènes, tenter de faire des liens entre les habitats naturels, laisser l’herbe au pied des arbres pousser etc.).

J’ai volontairement montré des exemples où biodiversité et services écosystémiques sont opposés dans cet article, mais la réalité n’est pas aussi dichotomique. Il existe en fait beaucoup d’études qui montrent que les habitats très diversifiés produisent plus de services écosystémiques que ceux pauvres en biodiversité. Et c’est logique quelque part, plus d’espèces veut dire plus d’intéractions et donc plus de fonctions écologiques remplies par les habitats.

Finalement, le réel problème que démontre ce (très) long article, c’est surtout qu’il faille choisir entre : 1) conserver des services utiles au fonctionnement durable de notre société ou 2) conserver la biodiversité et la résilience des habitats naturels. Le problème est donc avant tout économique, si nous déployons suffisamment d’argent dans la conservation de l’environnement, nous pouvons prendre ces deux éléments en compte sans les opposer. Et c’est même la chose la plus intelligente à faire ! Ce qu’il manque, c’est bien la volonté politique de faire mieux.

Pour aller plus loin sur ce sujet, deux articles scientifiques ainsi que le Millenium Ecosystem Services Assessment

https://academic.oup.com/bioscience/article/67/4/332/3065740

https://www.millenniumassessment.org/en/BoardStatement.html

https://link.springer.com/article/10.1007/s11676-019-00916-x

Enjoy !