Archives de l’auteur : phagophytos

Informations, boutique en ligne, exposition etc.

Bonjour à toutes et tous,

Je vous fais un rapide article pour vous tenir au courant de certains points.

Suite à l’épidémie de COVID19, j’ai été confiné loin de ma collection, ce qui explique en partie pourquoi je n’ai toujours pas posté de photos depuis le début de l’année (mais elles arrivent !). J’en ai en revanche profité pour écrire quelques articles de fond que je n’ai pas encore fini de publier, notamment : Comment réensauvager son jardin ? ; Les services écosystémiques (définition, discussion et limite dans la protection de l’environnement) ; Pinguicula primuliflora, plus résistante qu’on ne le croit.

La boutique est désormais en ligne sur le site de CarnivoreZone et non sur une page de ce site Internet comme c’était le cas jusqu’à présent. Cela ressemble en tous points à une boutique en ligne de professionnels mais elle est géré par des particuliers. Vous pouvez donc ajouter les plantes qui vous intéressent à votre panier et payer en ligne en toute sécurité, comme sur n’importe quel site. Vous retrouverez donc dans le menu de ce site « Boutique Phagophytos » qui vous renverra directement sur ma page personnelle de vente. Je suis évidemment toujours disponible par mail pour toutes questions concernant les achats ici : phagophytos@gmail.com

Je poste très régulièrement des photos et des informations sur ma page Facebook, ainsi que sur mon compte Instagram (Phagophytos dans les deux cas), n’hésitez pas à les suivre pour vous tenir informés !

Pour terminer, je devrais participer à la foire aux plantes du lac d’Aiguebelette cet automne si les conditions sanitaires le permettent. N’hésitez pas à me contacter si vous souhaitez réserver des plantes à ce moment.

Excellente journée à toutes et tous !

Arthur

Pinguicula primuliflora, plus résistante qu’on ne le croit

Je cultive cette espèce depuis une quinzaine d’années maintenant et je voulais faire un point rapide sur sa culture et notamment sa tolérance au froid : j’ai en effet quelques plantes qui poussent en tourbière extérieure toute l’année, en Savoie, où les gelées peuvent être assez fortes en hiver. Je vous détaille ici ma méthode de culture et ma compréhension de cette résistance.

Localisation & climat

Pinguicula primuliflora pousse dans le Sud-Est des États-Unis où le climat est dit sub-tropical, au même titre que les Sarracenia ou la dionée. Elle pousse d’ailleurs très souvent en compagnie de Sarracenia dans le sud des états d’Alabama et du Mississippi. Voici une carte des observations de cette espèce en milieu naturel, issu du site GBif

Observations directes géoréférencées de Pinguicula primuliflora en Mai 2020

Cette espèce pousse dans des milieux très humides, parfois inondés, et demande donc beaucoup d’eau en culture. C’est pour cette raison qu’elle se plaît généralement avec de l’eau jusqu’au niveau de la rosette et qu’elle survie très bien plusieurs semaines sous l’eau. Cette abondance d’eau permet entre-autre sa multiplication végétative très caractéristique, et redoutablement efficace, avec la création de nouvelles plantules à l’extrémité des feuilles (ce qui est plus rare si l’arrosage est plus modéré).

Concernant les températures, cette région reste relativement chaude toute l’année, mais l’Amérique du Nord subit souvent des descentes de vortex polaires, c’est-à-dire des masses d’air froid qui sont éjectées du pôle Nord et qui redescendent le long du continent, parfois jusqu’au Sud des États-Unis. Ainsi, les minimales observées dans la région au mois de Janvier tournent autours de 0°C, mais les records de fraîcheur peuvent tomber très bas (-33°C au Nord de l’Alabama, -27°C en Louisiane ou encore -28°C au Mississippi). Il peut donc faire froid, très froid, dans le sud des États-Unis, mais ces événements ne durent généralement pas plus de quelques jours, ce qui est différent des gelées constantes d’un point de vue purement adaptatif pour les espèces. Ces descentes d’air froid jusque dans le sud des États-Unis devraient d’ailleurs expliquer pourquoi les Sarracenia résistent très bien au froid alors que le climat est en moyenne plutôt doux.

La fleur caractéristique de Pinguicula primuliflora

En culture

Pinguicula primuliflora est plus fragile que les Sarracenia car elle ne possède pas de rhizome enterré lui permettant de stocker de l’énergie, de se protéger l’hiver, et de repartir à la belle saison si le froid a été trop intense. En revanche, elle possède de grosses racines pouvant faire office d’organes de stockage et il n’est pas rare que le feuillage disparaisse totalement en hiver avant de repartir du cœur de la rosette au printemps. Ses racines lui permettent donc de supporter quelques gelées mais il faudra la protéger davantage si vous souhaitez qu’elle passe l’hiver dehors sous nos latitudes (quoique dans les régions côtières où le gel est rare, ce n’est peut être même pas nécessaire !).

Chez moi, elle supporte très bien les hivers savoyards en serre froide, où la température peut descendre jusqu’à -10°C la nuit (ponctuellement) mais remonte assez vite en journée pour peu qu’il y ait un rayon de soleil. Mais depuis quelques années, j’ai plusieurs plants qui se développent en tourbière extérieure avec mes Sarracenia et ils se portent à merveille. Ils fleurissent peu par rapport aux plantes en serre mais se multiplient et poussent correctement à la belle saison. Attention tout de même, les derniers hivers ont été globalement assez doux, ce qui n’a pas empêché quelques épisodes brefs mais particulièrement froids où les températures n’ont pas dépassé les 0°C sur quelques jours (en 2018 notamment).

Mais alors comment cette espèce a pu survivre aux derniers hivers à l’extérieur ? Le secret de cette réussite (involontaire !) est, je pense, dans l’utilisation de l’eau et d’une protection naturelle (tout aussi involontaire). En effet, durant l’hiver, les plantes sont noyées sous quelques centimètres d’eau et recouvertes par des feuilles d’arbres qui tombent dans la tourbière à la fin de l’automne ainsi que par quelques graminées qui sèchent et meurent. Cette légère protection naturelle ajoutée à la noyade lui permettent de résister à de belles gelées, de l’ordre de -5 ou -6°C durant la nuit sans aucun soucis. La température est très probablement tombée plus bas ponctuellement durant la nuit. Il arrive même régulièrement que l’eau gèle en surface, ce qui n’a pas l’air d’impacter les plantes, au contraire, cela pourrait même les protéger davantage du froid car la glace est un excellent isolant. Il arrive aussi que toute la rosette soit prise dans la glace, sans réelles conséquences. Ce sont probablement ces deux éléments (la noyade et la protection par les végétaux morts) qui lui permettent aussi de se maintenir en milieu naturel lors des épisodes de gel !

Pour résumer, si vous souhaitez maintenir Pinguicula primuliflora à l’extérieur, n’hésitez pas à la noyer sous quelques cm d’eau pendant l’hiver et à la recouvrir d’herbes/feuilles mortes. Personnellement je ne fais absolument rien intentionnellement, le niveau de l’eau monte « naturellement » dans la tourbière en hiver et les graminées aux alentours meurent tout aussi « naturellement » lorsqu’il commence à faire froid. Je conseillerais aussi de l’exposer plutôt au soleil du matin, cela permet à la température de rapidement monter et d’éviter à la plante de rester trop longtemps gelée. De plus, elle supporte moyennement bien le plein soleil dans la journée et je la cultive généralement à l’ombre dans la serre.

Pinguicula primuliflora en tourbière extérieur. Notez l’abondance d’eau ainsi que les débris végétaux qui lui ont permis de supporter les derniers hivers sans soucis en Savoie.

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez aller plus loin dans vos recherches, je vous mets quelques liens pratiques à disposition. N’hésitez pas à me faire part de vos propres observations et expériences sur cette espèce !

Climat aux Etats-Unis :

https://en.wikipedia.org/wiki/U.S._state_and_territory_temperature_extremes

https://fr.wikipedia.org/wiki/Climat_des_%C3%89tats-Unis#Les_r%C3%A9gions_subtropicales_du_Sud-Est

Pour en savoir plus sur la culture de P. primuliflora :

http://www.pinguicula.org/A_world_of_Pinguicula_2/Pages/pinguicula_primuliflora.htm

Enjoy !

Les « services écosystémiques », définition, discussion, et limites dans la protection de l’environnement

Les services écosystémiques regroupent les fonctions des écosystèmes et leurs contributions au fonctionnement de notre société ainsi qu’à notre bien être général. Ce concept plutôt récent a permis un autre regard de la nature, surtout à destination des décideurs politiques qui n’ont pas forcément la formation nécessaire, les connaissances ou l’intérêt de protéger l’environnement. Regardons d’un peu plus près à quoi correspondent les services écosystémiques et discutons des limites dans la conservation de l’environnement de ce concept anthropocentré.

C’est quoi un « service écosystémique »

Comme son nom l’indique, c’est un service, gratuit, rendu par la nature, qui nous permet de vivre et de faire fonctionner notre société. Ce sont toutes les contributions de la nature qui nous affectent directement. Par exemple, la pollinisation de nos arbres fruitiers et nos plantes à fleurs qui produisent nos fruits et légumes est un service (gratuit) de la nature : les insectes vont polliniser nos cultures ce qui nous permet de manger. Voyons tout de suite plus d’exemples afin de bien cerner ce concept.

On classe généralement ces services en 4 grandes catégories :

  • Les services d’approvisionnement/production : ce qui nous permet de nous nourrir et de nous donner des ressources (bois, poissons, pollinisation, accès à l’eau etc.)
  • Les services de régulation : ce qui permet la résilience de la biosphère face aux perturbations (protection ou atténuation de catastrophes naturelles par des écosystèmes particuliers, stockage du CO2 et limitation du réchauffement climatique, purification de l’eau etc.)
  • Les services de support : ce qui permet aux écosystèmes de fonctionner sans trop de problèmes (formation des sols, cycle de l’eau et des nutriments, résilience grâce à la biodiversité etc.). Cette catégorie est souvent fusionnée aux services de régulation.
  • Les services culturels : ce qui nous touche en tant qu’être humain (beauté des paysages, spiritualité, éducation, appréciation de la nature en général etc.)

Peut être est-ce la première fois que vous entendez parler de services écosystémiques auquel cas vous devriez être un peu perdu et vous vous demandez probablement où je veux en venir. Ce n’est pas un concept obscure de scientifiques qui s’ennuient, mais quelque chose de très utilisé aujourd’hui dans la protection de l’environnement, notamment par les décideurs politiques. En effet, ce concept a avant tout pour vocation de montrer aux décideurs que la nature (au sens global du terme) joue un rôle extrêmement important dans le fonctionnement de nos sociétés (et de notre économie), et la négliger pourrait à terme nous être fatal. L’idée est aussi de montrer qu’une trop forte pression sur ces services (surpêche, surconsommation de ressources) entraîne une rupture et une disparition de ces mêmes services (donc moins de poissons, et moins de ressources, moins d’argent, pour caricaturer).

Les 4 grandes catégories de services écosystémiques, selon le Millenium Ecosystem Assessment

Un concept très centré sur l’Homme ?

Les services écosystémiques regroupent en réalité deux grandes entités, bien différentes l’une de l’autre.

  • Les fonctions des écosystèmes

Dire que les écosystèmes ont une « fonction » est un peu tendancieux mais c’est la meilleure description de ce concept. Dans le système « Terre » global, les écosystèmes ont des fonctions différentes et l’ensemble de ces fonctions permettent un certain équilibre. Exemple : les plantes font de la photosynthèse, stockent le carbone et d’autres éléments pendant leur croissance, finissent par mourir, ces éléments sont ensuite dégradés par toute une communauté d’organismes afin de les rendre à nouveau disponibles pour un prochain cycle. C’est grossièrement ce que l’on appelle le cycle du carbone. Dans ce cycle, les habitats, les écosystèmes et les organismes qui entrent en jeu vont avoir des rôles différents (fixer le carbone de l’atmosphère, dégrader les végétaux morts etc.), ce sont leur fonction. D’autres exemples : une prairie fleurie aide au maintien des populations d’insectes (c’est une des fonctions des prairies), les forêts stockent beaucoup de carbone, les points d’eau permettent aux animaux de s’abreuver, les grands habitats naturels régulent le climat global et influence le climat local (effet tampon) etc. Chaque habitat, organisme ou écosystème possède un ou plusieurs rôles écologiques permettant un équilibre global.

Un dernier exemple pour la route afin de bien comprendre. Les steppes permettent de nourrir beaucoup d’animaux herbivores qui mangent les plantes qui s’y trouvent. Les insectes pollinisateurs fécondent les fleurs de ces steppes ce qui permet leur reproduction et donc le maintien de cet habitat (même si beaucoup de graminées se pollinisent avec le vent). Les prédateurs mangent l’excédent d’herbivores permettant ainsi de laisser des fleurs, pour la pollinisation, ils aident donc indirectement le maintien de cet habitat. Les herbivores empêchent les steppes de se transformer en forêt en mangeant les jeunes pousses des arbres, permettant ainsi le maintien de la communauté végétale et des pollinisateurs.

Tout est finement intriqué et tout fonctionne à merveille. Attention, il n’y a rien d’ésotérique là-dedans, nous parlons bien de l’interaction écologiques des organismes. Cette intrication des fonctions des écosystèmes est fondamentale pour garantir une grande résilience face aux changements : cela signifie que les petits aléas et perturbations naturelles sont rapidement compensées afin de revenir à un état d’équilibre. Par exemple, si la population d’herbivores augmentent beaucoup et mangent toutes les plantes, cela peut avoir des conséquences terribles pour les espèces végétales mais aussi pour les insectes qui dépendent de ces habitats. Heureusement, des processus naturels entrent en jeu afin de réguler cet excédent d’herbivores : la population de prédateur va rapidement augmenter, consommer le « trop plein » d’herbivores et en quelques années on observera un retour à la norme. Cependant, cette intrication rend aussi les écosystèmes d’une grande vulnérabilité quand les perturbations sont intenses et répétées, par exemple à cause de notre impact sur la nature. Si nous décidons que le prédateur n’est plus souhaité dans notre environnement (c’est exactement ce qu’il se passe avec le loup), alors tout l’équilibre est rompu, il n’y a plus de régulation et cela coûte cher à gérer (chasse, dégâts sur les culture, impact directe sur la régénération des espèces car les plantules sont mangées en forêt etc.). À l’inverse, si vous ré-introduisez des prédateurs là où ils avaient disparu, cela peut considérablement changer le paysage, comme cela s’est produit dans le parc naturel de Yellowstone.

Cette vidéo vous montre comment l’introduction de top prédateur, dans ce cas le loup, à considérablement modifié la biodiversité, jusqu’à changer l’aspect des cours d’eau (oui oui).

Chaque écosystème est donc un petit système connecté à un ensemble d’autres systèmes sans lesquels il ne pourrait fonctionner. Ces fonctions, ces « rôles écologiques », permettent globalement un équilibre des interactions et des écosystèmes à la surface de la Terre.

  • La production de ressource et notre bien-être

La deuxième moitié des services écosystémiques a une origine très différente et représentent en fait notre manière de vivre, notre économie et notre vision du monde en tant qu’être humain ou de société qui souhaite se développer. Nous pouvons apprécier particulièrement un habitat car il nous rend des services économiques (il nous permet de gagner de l’argent, ou de ne pas en perdre) ou simplement car on le trouve beau. Par exemple, nous l’avons dit plus haut, les forêts stockent du CO2, mais elles produisent aussi du bois, et protègent les habitations des avalanches ou des glissements de terrain. Elles fournissent donc de nombreux services très utiles à notre société (production, protection, atténuation de nos effets sur le climat etc.). Elles peuvent aussi être appréciées par les joggeurs ou les randonneurs (services culturels).

Alors a priori, jusque là tout va bien. Sauf que ces services de production et culturels ne sont pas forcément en adéquation avec la biodiversité. C’est logique, on ne parle pas là d’éléments naturels, ou de fonctions écologiques, mais bien des avantages de la nature pour nous-même. Certains services, s’ils sont conservés, peuvent être nuisibles à la biodiversité. Par exemple, une forêt avec des arbres jeunes va pousser plus vite, donc stocker plus de CO2 qu’une forêt vieille. Il est plus facile de produire et vendre du bois dans une forêt jeune, plantée et entretenue. Une forêt jeune est donc plus intéressante qu’une forêt vieille, si l’on en croit cette sélection de services écosystémiques. Pour la maintenir jeune, il faut l’exploiter, et couper les arbres qui atteignent leur maturité, les revendre et gagner de l’argent au passage, tout en absorbant le CO2 de l’atmosphère. En revanche, une forêt vieille est beaucoup plus intéressante pour la biodiversité, les arbres vieux servent d’habitats à d’autres plantes (mousses, épiphytes), les arbres morts qui se décomposent offre de la nourriture à une multitude d’espèces (champignons, myxomycètes, insectes) qui sont à la base de nombreuses chaines trophiques (ils sont mangés par plein d’autres bestioles). Dans ce cas, que faire ? Le problème est très complexe et il n’est pas facile de décider. Vous vous dîtes sans doute que se protéger du changement climatique tout en gagnant de l’argent semble la solution la plus raisonnable (« win-win » comme on dit). Maintenant si je vous dis qu’il n’existe plus (allez, disons presque plus) de forêts vieilles en Europe, et si j’ajoute que si le bois produit par la forêt jeune et exploitée est brûlé, tout le CO2 emmagasiné par les arbres sera immédiatement relargué dans l’atmosphère, le choix devient moins clair et il semblerait donc qu’une jeune forêt serve avant tout… à vendre du bois, plus qu’à nous protéger du changement climatique.

Bon j’ai pris un exemple volontairement bancal et il y a beaucoup de « si » dans cette affaire. L’idée est simplement de vous montrer que c’est plus compliqué que ça n’y paraît. Mais le problème se pose dans la conservation : doit-on protéger un service, ou la biodiversité ? Doit-on protéger une forêt jeune, entretenue, proche des villes et cadastrée pour qu’elle soit appréciée des randonneurs citadins, pour sensibiliser les jeunes générations à la nature, ou bien volontairement laisser une forêt « moche » vieillir, sans entretien, en la rendant inaccessible afin d’aider la biodiversité ?

Bon, certains services écosystémiques (pas tous !) sont centrés sur l’Homme et son intérêt économique ou culturel, soit. Les services écosystémiques sont une porte d’entrée pour montrer les relations directes qu’il existe entre notre société et la nature, soit. Mais un petit problème fait son apparition dans la conservation de la nature depuis quelques années : certaines villes / communes ne se basent que sur des services écosystémiques pour protéger leur environnement, potentiellement au détriment de la biodiversité. C’est-à-dire que l’on choisit de protéger des milieux, sur des principes potentiellement biaisés. Attention, ne considérer QUE la biodiversité n’est pas non plus souhaitable et j’en parlerai peut être plus longuement dans un prochain article.

La nature à notre service ?

Pour intéresser encore plus les décideurs politiques et les sphères économiques qui ne se soucient que très peu, par exemple, de l’état des populations d’insectes dans le monde, il existe même une monétisation des services écosystémiques. En effet, on calcule la somme d’argent que l’on perdrait si un service n’existait pas. Par exemple, s’il n’y avait pas d’insectes pollinisateurs, on ne pourrait plus vendre de fruits et d’autres denrées alimentaires, on perdrait alors beaucoup d’argent (et à manger). De même, la protection d’habitats naturels contre les risques de crues ou de glissement de terrain est calculable (combien ça coûte de reconstruire un village, ou de grosses barrières de protection etc.). Et en faisant ces calculs on se rend compte de deux choses : 1) protéger des habitats naturels peut être TRÈS intéressant économiquement et 2) certains services sont plus importants que d’autres à conserver car s’ils venaient à disparaître, on perdrait plus d’argent.

Reprenons notre exemple de la forêt jeune qui stocke du CO2, et disons que cette forêt protège aussi un petit village des risque de glissement de terrain ou d’avalanche en montagne. Cette forêt nous rend énormément de service (production, stockage de CO2, protection etc.), mais le but premier de cet habitat n’est pas de nous rendre service ! Une forêt a des fonctions bien particulières dans l’écosystème et héberge tout une diversité unique. Le fait qu’un village se trouve en aval, ou que nous rejetons des quantités astronomiques de CO2 dans l’atmosphère n’a rien à voir avec son « rôle » premier. Cela signifie qu’un habitat qui ne nous rendrait pas services serait moins intéressant ? Une belle forêt ancienne sur un terrain plat et constructible est-elle alors intrinsèquement moins intéressante à protéger ?

Dans la même veine, parlons des services écosystémiques culturels, c’est à dire la valeur sentimentale/spirituelle que l’on attribut aux différents habitats par rapport à notre perception, nos intérêts ou nos expériences. Si les gens apprécient un endroit, ce n’est pas pour autant que cet endroit est fondamentalement important pour la biodiversité, le fonctionnement des écosystèmes ou la nature en général. Une façon d’étudier les services culturels est par exemple de demander à des citadins quel milieu naturel ils préfèrent dans leur commune/agglomération afin de le protéger ou de le mettre en valeur. Ils vont probablement désigner le parc municipal le plus entretenu, planté, tondu et perturbé. En même temps, ce n’est pas de leur faute, s’ils ont l’habitude de passer des bons moments dans ce parc, il est logique qu’ils le choisissent. Mais s’ils n’ont jamais eu d’expériences avec de « vrais » habitats naturels, ils n’ont peut être pas toutes les cartes en main pour réellement choisir quels habitats ils préfèrent. Peut être que si à la place d’un parc très entretenu, on avait laissé une prairie avec des herbes hautes, des insectes, des fleurs et des animaux, les citadins auraient préféré la prairie naturelle au parc entretenu. Cela pourrait aider à concilier nos critères de beauté, et la protection de l’environnement.

Certains services écosystémiques peuvent aider à atténuer l’impacte du réchauffement climatique. Un exemple très connu est la plantation d’arbres en ville. Les arbres représentent un habitat pour de nombreux insectes et oiseaux et permettent une certaine continuité entre ce qui est « naturel » et la ville, ce qui est très important pour connecter les habitats. Il serait donc très intéressant d’en planter beaucoup, partout (et si possible des espèces indigènes !). De plus, les arbres fournissent un service très intéressant : ils abaissent localement la température. Vous avez sans doute constatés qu’il fait plus frais sous un arbre qu’au milieu d’un parking de béton, et ce type de service est particulièrement important actuellement car les vagues de chaleur et canicules vont fortement progresser dans le monde dans les prochaines décennies à cause du changement climatique. De même, ils peuvent aider à légèrement dépolluer l’air des centres villes (même si cette affirmation ne semble pas faire totalement consensus dans la communauté scientifique). Mais si l’on réfléchit un peu à ces deux services très promus des adeptes des arbres en ville, ils correspondent en fait totalement aux conséquences de notre mode de vie. En effet, nous souhaitons dans ce cas atténuer les effets des vagues de chaleurs et la pollution des centre-villes. Mais le vrai problème ne viendrait-il pas du fait que nous polluons et que nous provoquons le réchauffement climatique ?

Faire attention et ne pas se voiler la face

Il ne faut pas se voiler la face, planter quelques arbres par-ci par-là tout en continuant notre vie ne suffira clairement pas à nous protéger du changement climatique et de ses conséquences (mais ça aide à se faire élire 🙂 ). Il ne faut pas croire que nous pourrons continuer à polluer « comme avant » une fois que chaque commune aura planter sa petite forêt entretenue pour lutter contre le réchauffement global. Il faut combattre le problème à la base et c’est tout notre mode de vie qu’il faut revoir : s’il n’y avait plus de pollution, on pourrait se concentrer sur la protection de l’environnement et pas sur des services qui aident à réguler les conséquences négatives de cette pollution (tout en continuant à polluer, la boucle est bouclée). Car l’effondrement de la biodiversité peut avoir des conséquences terribles et notamment l’arrêt de toutes ces fonctions, ces « rôles écologiques » que remplissent les habitats et les organismes pour que l’ensemble du système tienne debout. Le problème, c’est que l’arrêt de ces fonctions n’est pas linéaire, c’est-à-dire qu’on ne peut pas le quantifier comme : s’il y a 50% d’espèces en moins, on a 50% de fonctions en moins. Il existe ce qu’on appelle des « tipping-points », ou des « points de non retour » et l’arrêt des fonctions écologiques ressemblent plus à des marches d’escaliers, elles chutent brutalement, d’un coup, au delà d’un certain seuil, et il est extrêmement difficile de réparer cela car tout l’écosystème retrouve un nouvel équilibre très résilient (avec moins de diversité et moins de fonctions, mais qui est stable). Pour inverser ce changement, il faut mettre au moins autant d’effort dans la réhabilitation des milieux naturels que nous en mettons à les détruire, ce n’est donc pas gagner d’avance !

Si l’on supprimait d’un coup les loups du parc de Yellowstone, il ne se passerait sans doute pas grand chose les premières années mais au bout d’un moment, chaque étape présentée dans la vidéo sera déconstruite. Il faudrait en fait passer la vidéo à l’envers pour s’en rendre compte. Les herbivores augmenteraient, mangeraient les jeunes pousses, jusqu’à ce qu’elles ne puissent plus remplacer les arbres adultes, qui vont alors disparaître, empêchant d’autres espèces d’oiseaux de se nourrir, de même pour le castor, qui ne fabriquera plus de barrages, donc les poissons qui y vivent vont disparaître ainsi que leurs prédateurs, les berges seront moins stables etc. Jusqu’au moment où on trouvera un nouvel équilibre entre la disponibilité de nourriture et le nombre d’herbivores, avec beaucoup, beaucoup moins de diversité.

Bon, je pense que nous avons bien compris qu’on ne peut pas se contenter de conserver quelques services écosystémiques qui nous arrangent bien pour protéger la nature, il faut évidemment considérer d’autres éléments tels que la biodiversité et la connectivité des habitats. Mais plus profond que cela, c’est l’ensemble de notre organisation et notre regard à la nature qu’il faut revoir pour changer les mentalités et faire comprendre aux gens que la nature n’est pas au service de l’Homme, mais possède une valeur intrinsèque et des fonctions écologiques qui dépassent nos intérêts. Protéger des écosystèmes uniquement pour nos propres intérêts est au mieux stupide, au pire une preuve cinglante du manque de connaissances, de compétences ou d’intérêt sur le fonctionnement des écosystèmes de la part des décideurs.

Mais les services écosystémiques sont évidemment fondamentaux à conserver, on ne peut pas faire comme s’il n’y avait pas de problèmes, ou comme si nous ne dépendions pas de la nature pour notre survie et notre production. Il faut en revanche bien comprendre à quoi correspond ce concept pour avoir toutes les cartes en main et décider en connaissance de cause. Si nous souhaitons créer une société plus durable, il faudra évidemment conserver tout un tas de services écosystémiques. De même, nous avons besoin de réfléchir à des solutions naturelles pour atténuer les effets désastreux du changement climatique et de nos impacts sur l’environnement. Planter des arbres en ville pour créer des îlots de fraîcheur durant les canicules des décennies à venir est évidemment une priorité pour les habitants et prendre en compte la biodiversité dans l’équation ne coûte rien (planter des espèces indigènes, tenter de faire des liens entre les habitats naturels, laisser l’herbe au pied des arbres pousser etc.).

J’ai volontairement montré des exemples où biodiversité et services écosystémiques sont opposés dans cet article, mais la réalité n’est pas aussi dichotomique. Il existe en fait beaucoup d’études qui montrent que les habitats très diversifiés produisent plus de services écosystémiques que ceux pauvres en biodiversité. Et c’est logique quelque part, plus d’espèces veut dire plus d’intéractions et donc plus de fonctions écologiques remplies par les habitats.

Finalement, le réel problème que démontre ce (très) long article, c’est surtout qu’il faille choisir entre : 1) conserver des services utiles au fonctionnement durable de notre société ou 2) conserver la biodiversité et la résilience des habitats naturels. Le problème est donc avant tout économique, si nous déployons suffisamment d’argent dans la conservation de l’environnement, nous pouvons prendre ces deux éléments en compte sans les opposer. Et c’est même la chose la plus intelligente à faire ! Ce qu’il manque, c’est bien la volonté politique de faire mieux.

Pour aller plus loin sur ce sujet, deux articles scientifiques ainsi que le Millenium Ecosystem Services Assessment

https://academic.oup.com/bioscience/article/67/4/332/3065740

https://www.millenniumassessment.org/en/BoardStatement.html

https://link.springer.com/article/10.1007/s11676-019-00916-x

Enjoy !