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Services écosystémiques et conservation de l’environnement : la nature est-elle à notre service ?

Nous entendons parfois parler des « services écosystémiques », ces contributions de la nature au bon fonctionnement de nos sociétés et à notre bien-être général. Ce concept a permis de mettre en lumière une nouvelle conception de la conservation de la nature en mettant en avant notre dépendance aux écosystèmes pour la survie de notre espèce et de notre économie. En effet, ils ont avant tout pour but de séduire les décideurs politiques qui n’ont pas forcément la formation nécessaire, les connaissances ou l’intérêt de protéger l’environnement. Regardons d’un peu plus près à quoi correspondent les services écosystémiques en se basant sur de nombreux exemples et poussons le raisonnement en discutant de leur intérêt, leur lien et leur limite dans la conservation de l’environnement.

Cet article est une introduction théorique au sujet et se veut volontairement provocateur par certains aspects afin de pousser la réflexion sur l’intérêt et le bien-fondé de l’utilisation des services écosystémiques en conservation. Les utilisant moi-même au quotidien dans mes travaux de recherche, je ne remets pas en question leur pertinence. En revanche, il est intéressant de bien comprendre de quoi il en retourne pour ne pas tomber dans des erreurs de raisonnement qui pourraient compromettre leur réelle utilité.

Voici la version audio illustrée de cet article disponible sur la chaîne Youtube Phagophytos, n’hésitez pas à parcourir les vidéos déjà publiées et à vous abonner pour ne pas rater les prochaines :



Les prairies fleuries fournissent de nombreux services écosystémiques à l’humanité

Une mise en bouche

Comme son nom l’indique, les « services écosystémiques » regroupent un ensemble de services gratuits rendus par la nature, nous permettant de vivre convenablement et de faire fonctionner nos sociétés et nos systèmes économiques. Ils correspondent à différents types de contributions de la nature qui nous affectent directement. L’exemple le plus célèbre pour illustrer ce propos est la pollinisation des arbres fruitiers et des plantes à fleurs qui produisent nos fruits et légumes : les insectes pollinisent gratuitement nos cultures afin que nous puissions manger, et ils nous permettent aussi de commercer les denrées alimentaires récoltées. Ce service rendu par la nature nous permet donc de vivre correctement en ayant accès à une nourriture diversifiée mais permet aussi le fonctionnement du système économique de nombreux pays et de nombreuses communautés. Vous voyez dans cet exemple que les pollinisateurs représentent un élément clé pour le fonctionnement d’une économie globalisée qui ne les prend pourtant absolument pas en compte ni dans ses pratiques, ni dans les prix fixés des denrées alimentaires : ils sont considérés comme immuables, à notre disposition et fondamentalement gratuits. Pourtant, vous n’êtes pas sans savoir que les insectes disparaissent aujourd’hui à une vitesse extrêmement préoccupante, alors qu’ils permettraient de générer entre 250 et 600 milliards d’euros annuellement à l’échelle mondial et la production d’au moins 30% de notre nourriture, uniquement en pollinisant nos cultures (voir références). Leur disparition aurait donc un impact extrêmement négatif sur notre économie et sur nos vies, il est donc important de les protéger pour notre propre bien. Voici un raisonnement typique mis en avant par le concept de services écosystémiques que nous allons décortiquer, analyser et critiquer dans le reste de l’article.

Les services écosystémiques sont souvent illustrés par des insectes pollinisant des fleurs

Définition

Au terme « service écosystémique » ou « ecosystem services » en anglais, on lui préfère aujourd’hui le terme « nature’s contribution to people » ou « contributions de la nature » dans la littérature scientifique, ce qui ne change pas grand chose au concept et nous en reparlerons à la fin de l’article. On classe généralement ces services en 4 grandes catégories même si les limites sont parfois flous et des services peuvent être à cheval entre plusieurs d’entre-elles.

Les services d’approvisionnement et de production

Commençons par la catégorie la plus simple. Elle regroupe tous les services qui nous permettent de nous approvisionner de nourriture et de biens : en gros, tout ce qui est « produit », « fabriqué » ou offert par la nature dans son ensemble. On peut notamment citer la production de denrées alimentaires, d’eau potable naturelle, de bois ou de fibres, mais aussi tous les minéraux et les matériaux que l’on peut extraire ainsi que le pétrole, le gaz, le charbon etc. Ils sont particulièrement importants pour l’humanité ainsi que pour l’économie mondial puisque la quasi totalité du commerce ainsi que nos modes de vie dépendent directement de ces services, notamment via la production d’énergie, permettant les transports, le confort, ou encore la fabrication d’objets en tous genres.

Les services de régulation

Cette catégorie est plus compliquée à comprendre. Elle intègre en gros tous les mécanismes naturels qui permettent la résilience de la biosphère et de nos sociétés face aux perturbations. Pour faire simple, des écosystèmes en bonne santé permettent de réguler le climat global ainsi que la météo capricieuse (inondations, feux), endiguent la propagation des maladies et permettent la purification de l’eau par les plantes et le sol. Vous devez sentir ici que ces services sont bien différents de ceux de production précédemment développés et c’est bien normal : ils sont basés sur les fonctions naturels des écosystèmes, ces rôles écologiques presque en dehors du cadre de nos sociétés et sans lien direct avec nos activités. Nous reviendrons plus en détails sur les fonctions écosystémiques un peu plus loin.

Les services de support

Ces services sont souvent fusionnés avec ceux de régulation pour une raison très simple : ils se basent aussi sur les fonctions des écosystèmes. En effet, ils sont définis comme permettant l’existence de tous les autres services écosystémiques en supportant les mécanismes basiques des écosystèmes et un ensemble de fonctions écosystémiques. Par exemple, le bon fonctionnement des cycles des nutriments, de l’eau, ou des chaînes trophiques, la production de sols fertiles, la productivité primaire des écosystèmes etc. Le bon fonctionnement de ces services permet le fonctionnement de ceux de production : un sol en bonne santé et riche en nutriments rend possible la production et le commerce de denrées alimentaires. Comme dit un peu plus haut, ces services sont assez difficiles à différentier des services de régulation donc je vais les regrouper dans les prochains chapitres sous le terme de « services de régulation et de support ».

Les services culturels

Ces derniers services sont un peu particuliers. Ils regroupent les valeurs esthétiques, spirituelles, récréatives ou éducatives, non monétaires (même s’il est possible de les monétiser), données à la nature dans sa globalité. On peut donc intégrer ici la valeur que l’on donne à la beauté d’un paysage, d’un écosystème ou d’une montagne, la spiritualité que dégage un lieu spécifique ou un arbre remarquable, l’accès à la nature en ville ou au contraire dans des zones reculées et sauvages. Ils sont intrinsèquement anthropocentrés, basés sur nos grilles de valeurs, notre manière de voir le monde, et ce qui nous touche en tant qu’être humain. Ces services sont donc très différents d’une personne à l’autre au sein d’un même territoire en fonction de la valeur que l’on donne, par exemple, à la beauté d’un paysage, mais aussi d’une région du monde à l’autre où les systèmes de valeurs peuvent être extrêmement éloignés. Je dis qu’ils sont non monétaires mais ce n’est pas exact car on peut évaluer la valeur d’un paysage, par exemple, à la différence de prix d’un bien immobilier qui en offre la vue de celui qui ne l’offre pas : vous allez payer plus pour avoir une jolie vue sur un lac plutôt que sur un parking. Cette différence de prix est donc la valeur monétaire du service culturel offert par le lac.

Les 4 grandes catégories de services écosystémiques, selon le Millenium Ecosystem Assessment : https://www.millenniumassessment.org/en/BoardStatement.html

L’intérêt des services écosystémiques

Si c’est la première fois que vous entendez parler de services écosystémiques, vous vous demandez peut-être l’intérêt de ce concept obscure. Rassurez-vous, il ne sert pas qu’à philosopher sur l’intérêt de la nature entre chercheurs/chercheuses et à publier dans des revues prestigieuses. C’est aujourd’hui un élément clé de la protection et de la conservation de l’environnement, notamment dans les sphères des décideurs politiques.

En effet, la vision de la conservation de la nature a beaucoup évolué ces dernières décennies, passant en quelque sorte de « les humains contre la nature » dans les années 60, où l’idée était de créer des parcs naturels fermés, protégés, loin des villes et sans aucun lien avec nos activités, à « les humains dépendent de la nature » dans les années 2000. C’est à ce moment que sont nés les services écosystémiques. Nous nous sommes rendus compte que la destruction des milieux naturels pouvait nous affecter directement et, par conséquent, que leur conservation n’était pas qu’une lubie de bobos scientifiques. Il est malheureusement plus facile de vendre un projet de conservation en disant qu’il va protéger les honnêtes citoyens des crues ou des glissements de terrain, stabiliser les pentes, permettre la reproduction des pollinisateurs, produire du bois, stocker du carbone atmosphérique, et économiser de l’argent, plutôt que sur son simple intérêt écologique. De plus, la popularisation de ces services permet aussi de se rendre compte des limites de nos modes de vie : si l’on pêche trop de poissons, au bout d’un moment, il n’y en a plus. On ne peut alors plus en manger ni en vendre et donc tout une économie peut s’effondrer. Cela paraît peut-être très simpliste pour vous mais je vous assure que ces raisonnements n’ont été compris par une large partie des décideurs et acteurs économiques que très récemment, lorsque l’on a commencé à chiffrer l’argent généré par des écosystèmes en bonne santé. Et oui, quand on sait que l’on peut perdre de l’argent en détruisant la nature, ou en économiser en la conservant, l’écologie trouve bizarrement de nouveaux adeptes.

Une idée de l’argent généré par un hectare de différents types de prairie. Plus d’info sur la monétisation des services écosystémiques ici : https://agriculture.gouv.fr/quelle-evaluation-economique-pour-les-services-ecosystemiques-rendus-par-les-prairies-en-france

En dehors de l’aspect purement « marketing » des services écosystémiques, il est aussi important de les prendre en compte dans les plans de conservation, surtout en milieu urbain. Cela permet de réaliser que chaque habitat naturel possède en réalité une multitude de fonctions alors que les zones urbaines n’en possèdent généralement qu’une. Par exemple, la conservation d’une prairie fleurie bien gérée permet de sauvegarder une biodiversité importante de plantes et d’insectes, donne un habitat à de nombreuses espèces, permet d’augmenter la connectivité du paysage, produit du foin, donne de la valeur esthétique au paysage avec les fleurs etc. À l’inverse, un parking ne sert qu’à garer des voitures. Ainsi, la popularisation de ces services a permis une prise de conscience de l’intérêt que nous offre la conservation des habitats naturels. À l’image de la mise en avant des espèces sympathiques que l’on souhaite protéger afin de conserver un ensemble d’écosystèmes et toute une biodiversité (lion, tigre, panda etc.), les services écosystémiques permettent aussi de rendre plus facile et plus sexy la communication sur la protection ou l’intérêt d’un habitat. Ils ont donc aussi un rôle de communication à destination du grand public et pas seulement auprès des décideurs politiques.

Maintenant que vous avez les bases, commençons à entrer dans le détails des services écosystémiques en commençant par une définition des fonctions écologiques.

Figure issue de l’article de Mace (2014) qui montre l’évolution de la théorie de la conservation au fil du temps. On voit dans les années 2000 l’apparition de l’idée selon laquelle la nature est faite pour les humains, c’est à ce moment que l’on a parlé de services écosystémiques. Citation : Mace, G. M. (2014). Whose conservation?. Science345(6204), 1558-1560.

Les fonctions des écosystèmes

Dire que les écosystèmes ont une « fonction » est un peu controversé mais c’est la meilleure description que l’on peut faire de ce concept. Dans le système « Terre », les écosystèmes ont des rôles menant à un certain équilibre global de ce système : on les appelle « fonctions écosystémiques » ou « fonctions écologiques » (ce n’est pas exactement la même chose mais je vais utiliser les deux dans cet article). Voici un exemple pour illustrer ce propos : les plantes font de la photosynthèse, stockent le carbone et d’autres éléments pendant leur croissance, finissent par mourir, et libèrent ces éléments qui sont dégradés par toute une communauté d’organismes afin de les rendre à nouveau disponibles pour un prochain cycle. C’est très grossièrement ce que l’on appelle le cycle du carbone. Dans ce cycle, une multitude d’habitats, d’écosystèmes et d’organismes entrent en jeu avec des rôles différents (fixer le carbone de l’atmosphère, dégrader les végétaux morts etc.). Ces rôles s’intègrent dans un tout (ici le cycle du carbone) : ce sont leurs fonctions. Chaque habitat, organisme ou écosystème possède un ou plusieurs rôles écologiques qui s’imbriquent dans un équilibre global.

Vous avez compris l’idée ? Testons la maintenant avec mon exemple préféré. Les steppes sont de grandes étendues herbacées qui permettent de nourrir beaucoup d’herbivores qui mangent les plantes qui y poussent. Les insectes pollinisateurs fécondent les fleurs de ces steppes ce qui permet la reproduction des plantes et participe au maintien de cet habitat (même si en réalité toutes les espèces ne dépendent pas de pollinisateurs). Les prédateurs mangent l’excédent d’herbivores permettant ainsi de laisser suffisamment de fleurs pour la reproduction des plantes et suffisamment de nourriture pour les herbivores. Ces derniers empêchent les steppes de se transformer en forêt en mangeant les jeunes pousses des arbres, participant aussi le maintien de la communauté végétale et des pollinisateurs. Bref, l’ensemble des acteurs possède une ou plusieurs fonction(s) qui participe(nt) au maintien de leur propre espèce, mais aussi celui d’autres organismes et habitats dont ils dépendent. Tout est finement intriqué et tout semble fonctionner à merveille dans cet exemple très simplifié. Attention, il n’y a rien d’ésotérique ou de magique là-dedans, si tout semble fonctionner parfaitement, c’est surtout parce que si ce n’était pas le cas, on ne pourrait pas en parler ici.

Cette intrication des fonctions des écosystèmes est fondamentale pour garantir une grande résilience face aux changements. En effet, les petits aléas et perturbations naturelles sont rapidement compensées afin de revenir à un état d’équilibre. Revenons à notre exemple et testons le avec des perturbations naturelles classiques. Si la population d’herbivores augmente et mange en excès les plantes disponibles, la population de prédateurs va aussi augmenter car elle aura de la nourriture en abondance. Elle va consommer le « trop plein » d’herbivores et en quelques années on observera un retour à la norme (c’est la fameuse équation proies/prédateurs de Lotka-Volterra pour les biologistes qui passent par ici). Si la météo est mauvaise pendant plusieurs saisons, la quantité de nourriture disponible pour les herbivores ne sera pas suffisante et donc leur population va baisser. Cela réduit la pression qu’ils exercent sur les plantes, ce qui permet in fine aux plantes de mieux se reproduire et de recoloniser le milieu. La stabilité et la bonne santé de ces fonctions est donc la clé pour avoir des écosystèmes résilients face aux perturbations « normales » qu’ils subissent.

Une courbe montrant l’équilibre dynamique de la relation proies/prédateurs issue des équations de Lotka-Volterra. Vous remarquez le décalage logique entre l’augmentation du nombre de proies (en vert) et du nombre de prédateurs (en rouge).
Une vidéo qui explique le graphique ci-dessus et le principe d’équilibre dynamique des proies et des prédateurs

Cependant, cette intrication rend aussi les écosystèmes d’une grande vulnérabilité quand les perturbations sont intenses et répétées, par exemple à cause de notre impact sur la nature. Reprenons notre exemple et testons-le maintenant avec une perturbation anthropique. Si nous décidons subitement (au pif) que les prédateurs ne sont plus souhaités dans notre environnement, les fonctions écologiques associées aux prédateurs disparaissent et tout l’équilibre est rompu. Les herbivores ne sont plus régulés que par la quantité de nourriture à leur disposition, leur population grandit énormément et ils vont chercher de la nourriture en dehors de leur zone habituelle ce qui pose d’autres problèmes comme des dégâts dans les champs agricoles, une difficulté pour la forêt à se régénérer car les jeunes pousses sont mangés, une pression accrue sur certaines espèces comestibles qui ont du mal à se multiplier etc. Cela a un coup écologique, évidemment, mais aussi un coût économique pour nos sociétés puisque les dégâts occasionnés doivent être réparés, remboursés, et les forêts ne sont plus aussi productives. C’est exactement ce qu’il se passe aujourd’hui dans nos écosystèmes avec l’éradication des grands prédateurs comme le loup, le lynx ou l’ours : des fonctions écologiques et des services de régulation et de support sont perdus. Les écosystèmes s’équilibrent alors d’une autre manière en l’absence de ces prédateurs, mais ce « plan B » est souvent moins diversifié, moins riche en espèces ainsi qu’en fonctions écosystémiques, et globalement moins productif. En gros, il se passe moins de choses qu’avant dans cet écosystème. À l’inverse, la réintroduction de prédateurs là où ils avaient disparu peut considérablement changer l’organisation des écosystèmes jusqu’à modifier le paysage, ce qui a été fameusement illustré dans le parc naturel de Yellowstone. Cela est grossièrement résumé dans la vidéo ci-dessous. L’écosystème retourne alors à un état plus diversifié, avec plus d’intéractions entre les espèces et donc, plus de fonctions, et plus de choses qui se passent. Cela donne un peu d’espoir et montre qu’en faisant les choses biens, certains écosystèmes ont la capacité de se réparer assez rapidement si la pression anthropique n’a pas été trop forte.

Une vidéo résumant l’idée de fonction des écosystèmes et mettant en avant l’intérêt d’avoir une nature diversifiée

La protection des services écosystémiques et de la biodiversité

Nous avons vu que les services de régulation et de support proviennent de fonctions écologiques indépendantes de nos activités mais dont nous bénéficions indirectement via la stabilité et la résilience des écosystèmes. Les services d’approvisionnement et culturels sont bien différents, ils sont directement liés à nos manières de vivre, nos systèmes économiques, à l’organisation de nos sociétés, nos valeurs et nos visions du monde. Ainsi, dans cette optique, une forêt est intéressante non pas pour ses fonctions écosystémiques et son rôle dans un équilibre global, mais parce que l’on peut y faire un jogging, une promenade digestive le dimanche après midi, on peut y observer des oiseaux, respirer de l’air pure, profiter du silence, produire du bois pour le vendre ou se chauffer, ou encore stocker du carbone atmosphérique pour ne pas se faire taper sur les doigts par cette commune qui se veut plus « verte » et décarbonée. Dans ce contexte et avec ce prisme, les services rendus par la forêt ainsi que son intérêt premier sont directement liés à l’humanité.

Poussons le raisonnement un peu plus loin pour caricaturer. Les champs agricoles, les carrières ou les mines produisent aussi des services écosystémiques de production car elles nous offrent des ressources pour les vendre, les transformer ou les consommer. Pourtant, autant il nous semble compréhensible qu’une forêt soit conservée pour les services écosystémiques qu’elle nous offre, autant la justification de la conservation des mines ou des champs agricoles semble moins évidente. Et pour cause, ces activités sont extrêmement néfastes à la biodiversité, d’autant plus si l’on compare un habitat naturel avec son remplacement productiviste : il n’y a quasiment aucune diversité dans les champs agricoles alors qu’une forêt ou une prairie naturelle regorge de vie. Ainsi, décider de conserver les services écosystémiques sans se soucier de la biodiversité pourrait encourager à détruire des prairies naturels pour y faire pousser des monocultures de maïs, ou bien y extraire des hydrocarbures si l’on souhaite caricaturer encore plus.

Justement, sortons de la caricature et reprenons l’exemple de notre forêt en poursuivant le raisonnement. Dans une optique de conservation des services de production, il est donc plus intéressant de conserver une forêt jeune, avec des sentiers pour se balader, des jolis panneaux expliquant l’intérêt de ce milieux et des arbres bien alignés afin qu’ils puissent être coupés au moment où leur croissance ne sera plus jugée comme rentable en termes de stockage de carbone atmosphérique ou satisfaisante pour son calibre de vente, plutôt qu’une forêt vieille, un peu bordélique, avec des arbres morts qui ne sentent pas très bons, plein d’insectes et de bestioles en tout genre qui enquiquinent les passants, difficile voire impossible d’accès pour les randonneurs. Pourtant, la première forêt est certes plus intéressante d’un point de vue économique et pratique, mais la seconde héberge une biodiversité exceptionnelle en comparaison et accueille tout un tas d’espèces et de fonctions écosystémiques. Si l’on décide de conserver la première forêt pour ses nombreux services écosystémiques, de quels services parlons-nous réellement ? Nous avons vu que ce concept englobe des choses très différentes ! Pourquoi n’avoir pris en compte que les services écosystémiques qui nous arrangent et pas un ensemble de mécanismes incluant les services de régulation et de support, la connectivité ou la biodiversité par exemple (nous avons d’ailleurs déjà parlé de l’intérêt de prendre en compte ces éléments dans cet article) ? Il faut bien réfléchir à la qualité écologique de ce que l’on conserve réellement.

Les services de production ne sont donc pas intrinsèquement bons pour la conservation de la nature.

Selon le concept de l’infrastructure écologique sur lequel j’ai travaillé, les services écosystémiques ne représentent qu’une partie des éléments à considérer dans la conservation de l’environnement

Petite parenthèse ici, mais un des arguments favoris des pro « forêts jeunes et exploitées » est qu’elles stockent plus de carbone atmosphérique que les vieilles forêts. C’est donc l’argument parfait pour les maintenir à un stade jeune en coupant régulièrement les arbres pour les vendre : on gagne de l’argent et en plus on « sauve le climat ». Le problème étant que ce n’est pas aussi simple. Les jeunes arbres poussent vite et semblent effectivement stocker une grande quantité de carbone dans leur organisme pour fabriquer leurs organes au début de leur vie. Ils puisent donc du carbone dans l’air et font baisser la quantité présente dans l’atmosphère. Puis, au fur-et-à-mesure de leur croissance, la quantité puisée dans l’atmosphère par année semble baisser car certaines parties des vieux arbres meurent et se dégradent, le puisement est alors moins efficace. En revanche, les vieux arbres stockent énormément de carbone dans le sol via leurs racines ou la chute de leurs feuilles, en plus d’en stocker dans leur organisme autrement plus massif et volumineux que les jeunes plants. Ils représentent donc un réservoir de carbone immense et leur destruction libère une quantité énorme de CO2, c’est entre-autre pourquoi la déforestation ou les feux sont aussi des catastrophes pour le climat et pas seulement pour la biodiversité. Au final, si l’on souhaite réellement stocker du carbone et non exploiter le bois, le mieux semble de ne pas intervenir et de laisser les forêts vieillir, tout en reboisant massivement la planète. Dernier contre-argument, si les jeunes arbres une fois coupés de la forêt exploitée sont brûlés (bois de chauffe), le carbone stocké repart dans l’atmosphère et l’effet sur le carbone est nul. Je vous mets quelques références en bas de page si vous voulez pousser la réflexion. Fin de la parenthèse.

Il y a tout un tas de raisons purement écologiques à protéger une forêt : c’est un habitat important pour une multitude d’espèces dont certaines peuvent être rares ou protégées, elle peut aussi participer à connecter un ensemble de milieux naturels pour permettre le mouvement ou la migration d’espèces, elle peut offrir un lieu de nidification, de reproduction, de repos ou même de la nourrissage. Alors, peut-on protéger la nature pour de mauvaises raisons ? A priori on a envie de répondre oui, peu importe la raison du moment que les milieux sont protégés. Et s’il faut maquiller un peu un projet de conservation avec des services écosystémiques sexy pour mettre le maximum de chances de son côté, pourquoi s’en priver. Pourtant, La réponse n’est pas si simple et il faut rester vigilant. Un milieu protégé pour sa production de bois ou sa possibilité d’offrir un espace pour les randonneurs du dimanche ne va pas du tout être géré de la même manière qu’un milieu protégé pour sa biodiversité. Cela peut entraîner un effet pernicieux où ce milieu protégé peut remplir toutes ses promesses en termes de services écosystémiques, mais n’avoir qu’un effet anecdotique voire néfaste pour la conservation de la biodiversité. Si l’on poursuit notre exemple (et la caricature), le bruit, la pollution, les odeurs des milliers de randonneurs ainsi que la coupe régulière (si ce n’est la coupe rase de l’entièreté) des arbres ne permettent pas au milieu d’avoir un réel impact positif sur les espèces ni sur les fonctions des écosystèmes.

Les services écosystémiques produits par la forêt selon l’Académie d’Agriculture de France, on n’y pas parle de biodiversité. Source : https://www.academie-foret-bois.fr/chapitres/chapitre-4/fiche-4-01/

Les services culturels ont aussi quelques défauts à ce niveau. Ils se basent souvent sur la perception de la nature par des habitants (souvent urbains) et sur leurs attentes et l’intérêt des « milieux naturels ». Une des méthodes pour quantifier cela consiste à leur demander quel type de « nature » ils apprécient et aimeraient voir se développer à proximité de leur habitation. Il y a fort à parier que la majorité de la population urbaine va souhaiter avoir accès facilement à des forêts bien aménagées pour se balader ou courir, ou bien à des parcs verts très entretenus et dénués de vie pour faire des pique-niques. Est-ce pour autant ce que nous devrions mettre en place dans les villes sous prétexte que ces milieux produisent des services culturels appréciés par les habitants ? Je pense que cette question n’est en fait pas vraiment pertinente. En effet, est-ce que ces personnes ont-elles déjà eu la possibilité d’observer des milieux naturels plus sauvages, des herbes hautes ou des forêts primaires ? Sûrement pas, ils ne peuvent donc pas réclamer la mise en place de ce genre d’espace car ils ne connaissent que ce dont ils ont eu accès depuis toujours, c’est à dire des sentiers dans des forêts exploitées et des parcs verts sur-entretenus. La question initiale est alors biaisée puisque les répondants ne peuvent pas avoir envie de quelque chose qu’ils ne connaissent pas. S’ils avaient eu accès à des parcs urbains gérés d’une manière plus conciliante avec la biodiversité, par exemple en laissant des zones sauvages avec des ronces et des arbustes ou bien des herbes hautes, peut-être auraient-ils apprécié les fleurs printanières de la prairie, les insectes des herbes hautes, les mûres produites par les ronces ou le bruit des grillons. Ils pourraient alors souhaiter que ce genre d’espace se développe. Il faudrait pouvoir donner la possibilité aux gens de connaître un autre type de milieu, différent de ce qu’ils ont toujours connu, et peut-être alors penseront-il finalement que les hautes herbes et les friches sont plus jolies que les gazons des terrains de golf. Les mentalités commencent doucement à évoluer mais il reste encore beaucoup de chemin à parcourir pour qu’il soit normal de laisser s’ensauvager les rares espaces verts que nous acceptons.

Les exemples choisis ici sont volontairement provocateurs, mais il faut bien comprendre que la conservation des services écosystémiques n’est pas fondamentalement corrélée avec la conservation de la biodiversité, d’autant plus en milieu urbain et/ou dans une optique de rentabilité économique ou politique, vous imaginez bien. Le concept de service écosystémique peut être utilisé parfois comme une excuse pour ne rien changer. De nombreux articles scientifiques montrent par exemple de grandes villes faire des plans de conservation de l’environnement en ne prenant en compte que quelques services écosystémiques, choisis pour arranger un peu tout le monde afin de faire le moins d’effort possible, minimiser le coût financier et maximiser les retombées économiques et politiques : plantez quelques arbres et créez un nouveau parc urbain et le tour est joué.

Ce paysage dénué de vie produit pourtant des services de production

Quelle « nature » souhaitons-nous vraiment préserver ?

Le principal reproche qui a été fait à ce concept est de voir la nature à travers une vision utilitariste, productiviste, monétaire. Les milieux que l’on souhaite conserver sont ceux qui nous arrangent le plus d’un point de vue économique ou politique, et cela est d’autant plus vrai pour les services de production et culturels. Ils ont certes des avantages car ils permettent d’intéresser les décideurs et les habitants à l’utilité des milieux naturels. Pourtant, nous avons vu que les habitats et les organismes ont des rôles bien particuliers au sein des écosystèmes, des fonctions vitales bien spécifiques qui ne dépendent pas de nos modes de vie. Ainsi, une forêt peut être conservée en tenant compte des services qu’elle nous rend, mais il ne faut pas oublier de considérer qu’elle possède aussi tout un tas de fonctions écologiques « invisibles » à nos yeux, pour peu qu’on la laisse un peu tranquille. Un habitat qui ne nous rend pas ou peu de services a priori n’a donc pas moins de valeur écologique, même si on a des difficultés à observer ou monétiser ses services. Ses fonctions peuvent être clés pour d’autres écosystèmes et sa biodiversité peut être rare ou en déclin, ce qui justifie en soit une conservation.

En revanche, certains services écosystémiques de régulation ou de support sont très intéressants à considérer pour s’adapter au réchauffement climatique et je pense notamment à la plantation d’arbres en ville qui est à la mode en ce moment et qui a de nombreux avantages. Elle permet d’apporter des îlots de fraîcheur indispensables avec une température qui grimpe, de connecter les écosystèmes naturels autours des villes en permettant le passage de quelques animaux, voire de servir d’habitat pour quelques espèces. Ces services ne sont ni productivistes ni culturels, ils supportent les populations humaines et non humaines et régulent les aléas climatiques. Enfin, nous avons trouvé un bon moyen d’utiliser les services écosystémiques ! Mais vous me voyez venir, ce n’est pas aussi simple. Réfléchissons un instant à la raison pour laquelle nous souhaitons mobiliser ce type de services en questionnant les problématiques environnementales sous-jacentes. Si nous devons nous adapter aux futures conditions climatiques, c’est avant tout parce que nous rejetons trop de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, ce qui conduit au réchauffement climatique. Si nous devons connecter les habitats naturels au sein des villes, c’est parce que nos activités et infrastructures mitent et fragmentent les habitats naturels. Si nous devons recréer des habitats pour la biosphère c’est parce que nos modes de vie sont à la base de la destruction globale de la biodiversité.

Alors oui, il faut planter des arbres en ville et promouvoir ce type de service est indispensable pour s’adapter aux futurs conditions. Pour autant, il est difficile de ne pas voir ce type de services écosystémiques comme une tentative un peu maladroite de réparer des écosystèmes et des fonctions écologiques que nous avons détruits à la base. Et évidemment, un écosystème en bonne santé est autrement plus efficace pour répondre à ce genre de problématiques environnementales que lesdites réparations proposées. En effet, planter quelques arbres par-ci par-là tout en continuant nos modes de vie destructeurs ne suffira pas à nous protéger du changement climatique et de ses conséquences (mais ça aide à se faire élire). Il ne faut pas croire que nous pourrons continuer à polluer éternellement « comme avant » une fois que chaque commune aura planté son petit bosquet entretenu pour soit disant lutter contre le réchauffement global. On s’approcherait presque du green washing. Et pourtant, il faut le faire ! Mais ça ne doit être qu’une étape avant d’envisager des solutions autrement plus radicales. Il faut combattre le problème à la racine : s’il n’y avait pas de réchauffement climatique, on pourrait se concentrer sur la conservation de l’environnement, et non sur la conservation des services écosystémiques qui participent à réguler les conséquences négatives du réchauffement que nous avons provoqué, tout en continuant à émettre du CO2 en se gargarisant des efforts mis en place. Il faut donc bien faire attention à ne pas conserver et perpétuer le modèle qui a déjà tout détruit et qui continue de tout détruire. Il faut adopter une vision plus large et à long terme. La conservation de ces services est un pansement sur une plaie béante.

Les forêts tropicales abritent une biodiversité exceptionnelle et possèdent de nombreuses fonctions écosystémiques

Tout est bien qui finit bien : conservation et services écosystémiques font aussi bon ménage

J’ai l’impression d’avoir passé l’entièreté de cet article à critiquer l’intérêt des services écosystémiques alors que je les étudie et les utilise moi même au quotidien pour des études de conservation. Terminons donc sur une note positive.

Les services écosystémiques sont évidemment fondamentaux à considérer et conserver, on ne peut pas faire comme s’il n’y avait pas de problématiques environnementales auxquelles nous devons nous adapter, ou comme si nous ne dépendions pas de la nature pour notre survie, pour l’organisation de nos sociétés et pour la production de nos biens. Il est important de tenter tant bien que mal de chiffrer les bénéfices que la nature nous offre gratuitement pour mieux comprendre le niveau de notre dépendance à son bon fonctionnement, surtout dans un monde si tributaire de son système économique. Enfin, c’est aussi un outil de communication extraordinaire dans les sphères décisionnelles qui ne connaissent pas grand chose à l’écologie et à la conservation.

Généralement, les plans de conservation sérieux considèrent un ensemble de services écosystémiques, délibérément choisis pour ne pas être antagonistes à la biodiversité. On pourrait citer la distribution des ressources alimentaires pour les pollinisateurs, les habitats pour la faune et la flore d’intérêt ou les cycles des nutriments etc. Parfois même, la biodiversité elle-même est vue comme un service de régulation et de support qui doit être conservé. En revanche, les services de production et culturels sont le plus souvent mis de côté pour éviter de biaiser les études qui cherchent à déterminer les zones les plus intéressantes à protéger d’un point de vue écologique. La nature n’est donc pas systématiquement vue comme une ressource financière lorsque l’on utilise et étudie les services écosystémiques, fort heureusement.

De plus, le sujet n’est pas si binaire où il faudrait impérativement choisir entre d’un côté la protection d’un milieu riche en biodiversité en sacrifiant les services écosystémiques, et de l’autre une zone riche en services écosystémiques en massacrant les écosystèmes. La conservation de ces services peut se faire en accord avec la biodiversité pour donner une solution gagnante-gagnante. Il a en effet été montré que les milieux diversifiés produisaient plus de services écosystémiques, il y a donc des liens évidents entre le bon fonctionnement des écosystèmes et les bénéfices que l’on peut en tirer.

Une petite forêt aménagée pour les randonneurs du dimanche peut aussi contenir certaines zones sauvages, non accessibles aux humains. Planter des arbres en ville peut aussi participer à défragmenter et reconnecter les milieux naturels en utilisant des espèces indigènes, et en laissant se développer la végétation à leur pied comme cela se fait de plus en plus. Un nouvel espace vert en ville peut aussi intégrer des zones volontairement plus sauvages. L’intégration des services écosystémiques dans les plans de conservation est donc importante mais doit être fait avec précaution pour ne pas pousser la conservation de pratiques nuisibles à la biodiversité car c’est avant tout la biodiversité qu’il faut conserver si l’on souhaite protéger les bénéfices que la nature nous offre. La considération seule des services écosystémiques est problématique et devrait toujours être accompagnée et associée à la biodiversité. La prise en compte des services écosystémiques permet aussi d’ajouter une couche supplémentaire d’information pour mieux comprendre son territoire et avoir toutes les cartes en mains pour décider de la gestion des zones naturelles.

Le concept de « services écosystémiques » a lui aussi évolué ces dernières années, et on parle aujourd’hui plutôt des « contributions de la nature ». Même si le concept reste le même, cette distinction dans les termes est intéressante puisqu’elle permet de s’éloigner du concept extractiviste très critiqué où la nature est vu comme une ressource dans laquelle on peut puiser à sa guise. De plus, la vision de la conservation a aussi évolué. Je vous disais plus tôt que dans les années 2000 la conservation soulignait notre dépendance à la nature, d’où l’émergence du concept de « services écosystémiques ». La vision d’aujourd’hui est bien différente et met en avant une sorte de cohabitation heureuse des humains et non-humains. Cette vision est basée sur la prise en compte du fait que notre impact sur la nature est global et notre influence énorme sur le fonctionnement des écosystèmes. Cette nouvelle idéologie prône le mélange entre le naturel et l’humain, le ré-ensauvagement de nos modes de vie afin de refaire entrer la nature dans notre quotidien pour mieux la connaître, mieux la préserver et réduire nos impacts négatifs. Cette nouvelle vision a aussi des limites et nous en parlerons peut être dans un prochain article.

Les zones humides sont particulièrement riche en biodiversité, fonctions et services écosystémiques

Le mot de la fin

Je me suis rendu compte en écrivant cet article que je n’ai fait qu’effleurer les problématiques et les sujets intéressants liés aux services écosystémiques car c’est un concept transversal à cheval entre la biologie, l’écologie, l’économie, la sociologie voire même la philosophie. Voyez donc cet article comme une introduction aux intérêts et limites de ce concept dans la conservation de l’environnement d’un point de vue théorique. Je n’ai même pas, ou très peu, abordé les méthodologies utilisées pour calculer et cartographier les services écosystémiques alors qu’il y a énormément de choses à dire à ce sujet. Ce sera peut-être l’occasion d’en reparler dans un second article, qui sait ?

J’espère que ce (très) long article vous aura fait réfléchir sur quelques idées derrière la conservation de l’environnement et je vous laisse avec quelques articles et ressources pour aller plus loin.

https://academic.oup.com/bioscience/article/67/4/332/3065740

https://www.millenniumassessment.org/en/BoardStatement.html

https://link.springer.com/article/10.1007/s11676-019-00916-x

https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S2212041624000627

https://link.springer.com/article/10.1007/s12571-020-01043-w

https://citeseerx.ist.psu.edu/document?repid=rep1&type=pdf&doi=a704606c09a2089e847fc150582f35e31fb45094

Jeunes vs vieilles forêts :

https://academic.oup.com/forestry/article/94/5/651/6263395

https://onlinelibrary.wiley.com/doi/abs/10.1046/j.1354-1013.2001.00439.x

https://www.science.org/doi/abs/10.1126/science.247.4943.699

https://www.nature.com/articles/nature07276

Enjoy !

Manger ou se reproduire ? Le dilemme vital des plantes carnivores

Le succès évolutif des plantes à fleur (Angiospermes) vient en partie du fait qu’elles s’associent à d’autres organismes, et notamment des insectes, pour assurer leur reproduction sexuée via la pollinisation croisée. Ce type de reproduction assure le brassage génétique et donc l’évolution de l’espèce. Pourtant, chez les plantes carnivores, un problème évident se pose… Comment arrivent-elles à trier les insectes qu’elles capturent pour palier au manque de nutriments de leur milieu, de ceux assurant la pollinisation de leurs fleurs et donc leur reproduction ? En d’autres termes, comment font-elles pour ne pas manger leurs pollinisateurs ?

Pour accéder à la version audio de cet article, cliquez ici :


Fleur de Drosophyllum lusitanicum


Quelques bases de biologie pour commencer

Il existe plusieurs types de plantes avec chacune des caractéristiques biologiques bien différentes. Le groupe dominant actuellement le règne végétal se nomme « Angiosperme » et il regroupe toutes les plantes qui produisent des fleurs. Il existe aussi les Gymnospermes qui produisent des cônes et non des fleurs (c’est le cas des conifères par exemple), les Ptéridophytes (fougères et plantes similaires) et les Bryophytes (mousses au sens large) se reproduisent par spores avec un cycle de vie plus complexe. Sans entrer trop dans le détail, les plantes à fleurs seraient apparues relativement récemment d’un point de vue évolutif, il y a environ 130 million d’années (même si cette date fait débat), et dominent actuellement l’immense majorité de la diversité terrestre : plus de 90% des espèces de plantes font des fleurs. Comment expliquer cette domination écrasante ? Au moins en partie grâce à la production de fleurs.

La sphaigne est une mousse appartenant au grand groupe des Bryophytes

Avant d’expliquer pourquoi, il est bon de rappeler quelques fondamentaux. La reproduction sexuelle permet un brassage génétique qui est à la base de l’évolution des espèces. Sans brassage génétique, les espèces n’évoluent pas et ne peuvent donc pas s’adapter à de nouvelles conditions environnementales. Chez les plantes à fleurs et les conifères, le pollen produit par les étamines joue le rôle du gamète mâle et les ovules situés à la base des stigmates dans l’ovaire, ou dans le cône, représentent les gamètes femelles. Lorsque le grain de pollen féconde l’ovule, ce dernier se transforme en graine et l’ovaire en fruit. Les graines sont alors dispersées dans la nature via plusieurs procédés (vent, animaux etc.), germent et donnent un nouvel individu avec les caractéristiques des parents.

Avant l’apparition des fleurs, les Gymnospermes (conifères) se servaient majoritairement du vent pour disperser le pollen dans l’espoir qu’un grain tombe par hasard sur le cône femelle d’un autre individu de la même espèce pour qu’il y ait une pollinisation croisée. Les probabilités que cet évènement se produise sont si infimes que les conifères produisent une quantité astronomique de pollen pour augmenter leur chance de réussite (voir vidéo ci-dessous). Certaines plantes à fleurs utilisent aussi ce mécanisme et ce sont souvent celles qui donnent des allergies tant la quantité de pollen produite est énorme (graminées, bouleaux, saules etc.). Mais, la majorité des Angiospermes ont une autre stratégie. Elles attirent des insectes bien spécifiques grâce à des odeurs, des formes et des dessins particuliers que seuls ces insectes sont capables de percevoir, et récompensent parfois leur venue avec du nectar. En se posant sur la fleur, les insectes se chargent (parfois malgré eux) en pollen et vont visiter la fleur suivante. Cette intéraction est presque parfaite : la plante assure sa reproduction sexuée sans produire des quantités démesurées de pollen et les insectes sont nourris, tout le monde y gagne.

Vidéo de la production de pollen d’un cèdre

Il existe évidemment des exceptions à ce précepte mais vous avez l’idée générale. En revanche, comment les plantes carnivores, qui sont toutes des plantes à fleurs, peuvent-elles contrôler l’attraction des insectes pour assurer leur pollinisation (et donc leur reproduction), et en même temps pour leur nourriture ? Il y a fort à parier que les insectes pollinisateurs sont d’autres espèces que les proies, sinon la carnivorie serait contre-productive et ne serait pas aussi répandue chez les végétaux. Et oui, d’un côté manger ses pollinisateurs reviendrait à saboter sa reproduction et son évolution, et de l’autre côté, laisser ses proies polliniser les fleurs sans les capturer reviendrait à abandonner la carnivorie. On voit bien qu’il existe ici un conflit, un dilemme, concernant l’attraction des proies au détriment des pollinisateurs et vice-versa. Ces deux catégories d’insectes sont attirées par les plantes carnivores mais pour des raisons bien différentes voire antagonistes. Mais alors, comment font-elles pour ne pas manger leurs pollinisateurs ? Quelles techniques ont-elles développées pour ne pas confondre proies et pollinisateurs ? C’est ce que nous allons voir dans les prochains paragraphes.

Drosera indica savourant ses proies

Le conflit proie/pollinisateur

Les plantes qui font face à ce conflit remplissent 3 conditions : 1) la plante carnivore doit être dépendante des insectes pour sa pollinisation et/ou sa dissémination, 2) le mode de vie des pollinisateurs et des proies doit être le même et, 3) le pollen et les insectes doivent être une ressource limitée dans le milieu. Explications.

Plusieurs plantes carnivores ne sont pas concernées par ce conflit. Tout d’abord, les espèces auto-fertiles, comme c’est le cas chez beaucoup de Drosera, ne remplissent pas la première condition. Ces espèces peuvent s’autopolliniser et ne dépendent donc pas des insectes pour leur reproduction. Il semblerait que les espèces douées de ce mécanisme économisent l’énergie dépensée dans la production de fleurs voyantes et attirantes tout en assurant leur reproduction et leur nutrition puisqu’elles peuvent capturer n’importe quel insecte : elles n’ont pas besoin de faire le tri entre proies et pollinisateurs. Ainsi, les plantes carnivores auto-fertiles ont le plus souvent des fleurs de petite taille et peu colorées. En revanche, il y a un désavantage flagrant : il n’y a plus de brassage génétique et donc plus de possibilité d’adaptation aux changements environnementaux. Attention toutefois, la pollinisation croisée fonctionne chez ces espèces et doit se produire dans la nature de temps à autre ce qui assure un minimum de brassage génétique suffisant pour permettre à ses espèces de s’adapter. En revanche, cette stratégie est risquée sur le long terme puisque l’évolution de ces espèces est fortement ralentie. Les Drosera miniatures ont une caractéristique similaire : elles peuvent se multiplier via la pollinisation croisée (les fleurs sont d’ailleurs très colorées et très voyantes ce qui laisse penser qu’elles attirent effectivement les pollinisateurs), mais se propagent principalement via une méthode de reproduction asexuée qui consiste à produire de petits propagules formant des clones de la plante mère. Elles présentent donc les mêmes avantages et inconvénients évolutifs que les Drosera auto-fertiles mais à moindre échelle.

D’autres plantes carnivores ne remplissent pas la seconde condition et capturent leurs proies dans des milieux différents des pollinisateurs. Les plantes du genre Utricularia ou Genlisea, par exemple, capturent des insectes aquatiques ou souterrains et sont pollinisées par des insectes volants. Dans ce cas, il n’y a donc aucun dilemme puisque le risque de capturer les pollinisateurs est nul. Les espèces qui ne se nourrissent pas d’insectes sont aussi exempts de ce conflit en ne remplissant pas la seconde condition. Par exemple, les espèces de Nepenthes qui utilisent les déjections d’animaux comme principale source de nutriments, ou encore Nepenthes ampullaria qui digère les végétaux en décomposition. Nous avions déjà parlé des intéractions mutualistes entre les plantes carnivores et les insectes dans cet article.

Enfin, une espèce ne remplit pas la dernière condition : Roridula gorgonias. En effet, cette espèce utilise ses punaises symbiotiques pour assurer sa pollinisation et peut donc capturer toutes les proies qui passent à sa portée. Les punaises vivent littéralement sur la plante et ne sont donc pas une ressource limitée a priori.

Les Drosera miniatures se multiplie principalement via leurs propagules produits au centre de la rosette durant la saison humide

Les stratégies pour éviter le conflit

Les plantes carnivores qui présentent ce conflit ont développé trois grandes stratégies pour éviter de manger leurs pollinisateurs et ainsi assurer à la fois l’absorption de nutriments via leurs proies et leur reproduction sexuée. Les stratégies mises en place tentent de réduire au maximum la probabilité de capturer un pollinisateur, même si elle ne sont pas parfaites. Ces stratégies comprennent la séparation entre la fleur et le piège au niveau spatial, temporel ou sensoriel (olfactif ou visuel). Nous allons ici décrire ces méthodes séparément, mais elles sont souvent utilisées conjointement pour augmenter leur efficacité.

Séparation spatiale

Nous le savons bien, la plupart des Drosera et la dionée produisent des hampes florales très hautes par rapport aux pièges qui sont souvent situés contre le sol de manière prostrée en rosette. Cette technique permet de séparer au maximum le type d’insecte qui va se poser sur les pièges et ceux qui vont polliniser les fleurs. D’ailleurs, la production de longues hampes florales permet aussi d’augmenter les chances de visites des insectes pollinisateurs volants. Prenons un exemple. Chez la dionée, les fleurs sont entre 15 et 35cm plus hautes que les pièges et sont principalement visitées par des insectes volants, alors que ces derniers ne représentent que 20% des captures des pièges. Ainsi, les insectes volants sont sélectionnés pour la pollinisation alors que ce sont plutôt des insectes terrestres qui sont capturés par les pièges. Malin ! Cette technique est mise en place par les genres Drosera, Dionaea, Heliamphora, Cephalotus et Pinguicula notamment.

Les fleurs des Drosera sont souvent bien plus hautes que les pièges
Ce phénomène est aussi observé chez les Pinguicula.

Séparation temporelle

Cette séparation est observée chez Sarracenia et Darlingtonia qui ont tendance à fleurir avant la production de pièges au printemps. Cette technique ingénieuse permet de consacrer l’entièreté de l’énergie disponible à la pollinisation, puis à la capture de proies quelques semaines plus tard. Ce mécanisme est particulièrement intéressant puisqu’il permet d’éviter totalement la capture de pollinisateurs sans produire méthodes d’attraction trop sophistiquées au niveau des pièges et des fleurs. Il semblerait que certains Drosera utilisent aussi au moins en partie ce mécanisme puisque les feuilles collantes des espèces rustiques sont principalement actives en début de saison, bien avant la floraison qui a lieu pendant l’été où elles sont moins aptes à capturer des proies.

Les fleurs des Sarracenia s’ouvrent souvent quelques semaines avant les pièges, ce qui évite la capture des pollinisateurs comme illustré sur cette photo.

Séparation sensorielle

Il existe plusieurs manières de séparer les pièges des fleurs d’un point de vue sensoriel, en variant les odeurs et les motifs visuels. Les plantes peuvent, par exemple, utiliser des couleurs claires comme le blanc pour les fleurs, ce qui attire mieux les insectes pollinisateurs que le vert/rouge des feuilles. C’est entre autre ce qui est utilisé par certains Drosera qui n’ont pas de fleurs odorantes et qui jouent simplement sur la différenciation de couleurs entre les fleurs et les feuilles carnivores pour trier les pollinisateurs des proies. Il est aussi possible d’utiliser des odeurs spéciales pour les fleurs uniquement, ce qui aura pour conséquence d’attirer les pollinisateurs sur ces dernières et non sur les pièges. À l’inverse, plusieurs plantes carnivores produisent du nectar et divers composés volatils pour attirer les insectes non pas vers les fleurs mais plutôt vers les pièges. J’ai par exemple observé que les Sarracenia capturaient beaucoup de mouches et de guêpes alors que ce sont plutôt des bourdons et des abeilles qui sont attirés par les fleurs. On a ici une belle séparation olfactive entre les fleurs et les pièges qui attirent ainsi des insectes différents.

Les proies attirées peuvent aussi varier au cours du temps. Il a été montré dans un article scientifique que les jeunes feuilles de Sarracenia produisent des odeurs sucrés semblables à celles de fleurs ou de fruits, attirant les insectes sans distinction particulière. Ainsi, des insectes normalement pollinisateurs sont capturés par le jeune piège. En revanche, un mécanisme se met rapidement place : les premières proies commencent à se décomposer et les odeurs émises par le piège changent. À partir de ce moment, les insectes attirés sont tout autre puisque l’odeur d’organismes en décomposition va favoriser l’attraction de mouches et non plus des pollinisateurs.

Les abeilles sont moins capturées par les Sarracenia alors qu’elles peuvent polliniser leurs fleurs, même en dehors de leur répartition naturelle. Ici, une abeille charpentière pollinise une fleur de Sarracenia en Savoie (France).

Limites

Les différentes techniques présentées ici sont souvent utilisées de manière conjointe par les plantes et à des degrés différents. Ces techniques ne sont pas parfaites car des pollinisateurs continuent à être capturés par les plantes carnivores, ce qui réduit leur capacité à se reproduire, limitant le brassage génétique et donc leur possibilité d’adaptation. Néanmoins, l’évolution est un phénomène dynamique qui n’est par essence jamais terminé. Les plantes carnivores continuent donc de s’adapter à leur environnement en fonction des pressions dominantes. Néanmoins, les milieux dans lesquelles poussent ces végétaux sont très contraignants, notamment à cause de la pauvreté nutritif des sols, et l’évolution trouve souvent le meilleur compromis entre toutes les pressions environnementales qui requièrent parfois des réponses antagonistes comme c’est le cas du conflit proie/pollinisateur : la solution de l’une (manque de nutriment donc accroissement de la capture de proies) augmente la pression de l’autre (pas de pollinisateurs disponibles pour la reproduction sexuée). De plus, nous avons ici parlé de plantes carnivores isolées, mais dans leurs milieux naturels, d’autres espèces entrent en compte : les odeurs et couleurs des fleurs et feuilles des espèces voisines peuvent perturber les techniques mises en place pour éviter le conflit proie/pollinisateur, ou au contraire les dynamiser !

Bref, ce sujet est passionnant et j’espère que cette petite introduction vous a permis de comprendre un peu mieux l’apparence et le mode de vie de vos plantes carnivores, ainsi que les règles de base de l’évolution, de l’adaptation et de la biologie.

@++

Quel climat en France en 2100 ??

Après l’été caniculaire et sec que nous venons de traverser, les français commencent à prendre conscience des dégâts que peut engendrer le changement climatique. Un article scientifique paru récemment, et qui a largement été relayé par la presse, a étudié plus en détails le climat de la France en 2100. Il est par exemple écrit que dans un scénario intermédiaire la température pourrait augmenter de 3.8°C d’ici à la fin du siècle voire presque 7°C dans un scénario à fortes émissions de gaz à effet de serre. On entend beaucoup parler de « scénarios » et de « réchauffement » sans vraiment comprendre ou visualiser l’ampleur du changement climatique qui nous attend. En me basant sur des modélisations avec lesquelles j’ai travaillé durant ma thèse de doctorat, j’ai moi aussi regardé à quoi ressemblera le climat en France métropolitaine en 2100. Dans cet article en trois parties, je vous présente tout d’abord un état des lieux du réchauffement climatique en cours, puis la définition des différents scénarios du GIEC et, enfin, plusieurs cartes afin de mieux réaliser les climats possibles en France métropolitaine d’ici à la fin du siècle.

Cet article m’a demandé beaucoup de travail, j’ai notamment dû créer un code avec le logiciel de programmation R pour télécharger les données climatiques, les mettre en forme puis en faire des cartes lisibles ainsi que des figures parlantes. Toutes les données utilisées sont mentionnées, elles sont toutes gratuites et en accès libre. Je vous partage volontiers mon code pour vous permettre aussi de les télécharger si vous le souhaitez, n’hésitez pas à m’écrire ici : phagophytos@gmail.com.

Réchauffement climatique, on en est où ?

Lorsque l’on parle de changement climatique et de degrés supplémentaires, on parle généralement d’un écart à une moyenne définie pour un lieu déterminé. Par exemple, au niveau global, c’est à dire en comptant les océans et les terres émergées de l’entièreté de la planète, le réchauffement climatique se situe aujourd’hui autour de +0.90°C au-dessus de la moyenne des températures établie durant le 20e siècle (1901-2000, Figure 1). Cette température moyenne globale (terres + océans) est celle dont on parle dans les scénarios de réchauffement climatique que l’on voit dans les médias, rapports du GIEC ou encore dans la promesse de limiter le réchauffement à +2°C d’ici à la fin du siècle, promesse qui paraît impossible à tenir. Cette température est davantage un outil scientifique pour suivre le changement du climat qu’une manière de le représenter puisque cette valeur ne prend pas en compte les variations locales. En effet, les terres émergées, où vit l’ensemble de l’humanité, se réchauffent plus vite que les océans, et comme la terre est majoritairement composée d’océans, cette moyenne a tendance à minimiser le réchauffement que nous allons réellement vivre. Cela est tout à fait visible dans cette page où l’on voit que la température de l’océan pour l’année 2022 est, pour le moment (Septembre 2022), autour de +0.69°C alors qu’elle est de +1.33°C pour les terres émergées. De plus, il existe de fortes disparités entre les régions du globe, comme vous pouvez le constater dans la figure 2.

Figure 1 – Ecart à la moyenne des températures à l’échelle mondiale. Source : NOAA National Centers for Environmental Information, State of the Climate: Monthly Global Climate Report for September 2022, published online October 2022, retrieved on October 21, 2022 from https://www.ncei.noaa.gov/access/monitoring/monthly-report/global/202209
Figure 2 – Disparité de l’écart à la moyenne des températures à l’échelle mondiale. On remarque que de grandes zones dans l’océan Pacifique ont des températures très fraiches à cause du phénomène « La Niña », alors que d’autres, en Europe notamment, battent leur record de chaleur. Source : NOAA National Centers for Environmental Information, State of the Climate: Monthly Global Climate Report for September 2022, published online October 2022, retrieved on October 21, 2022 from https://www.ncei.noaa.gov/access/monitoring/monthly-report/global/202209

Comme les terres se réchauffent plus vite que les océans, l’hémisphère Nord, composé d’une proportion élevée de continents, se réchauffe plus vite que l’hémisphère Sud. Si l’on se concentre maintenant sur l’Europe, l’année 2022 est, pour le moment, la 3e plus chaude enregistrée avec +1.84°C d’écart avec la moyenne du 20e siècle, et c’était avant de prendre en compte les vagues de chaleur d’Octobre qui pourraient bien lui faire monter quelques places sur le podium. Dans la même veine, cet été a été le plus chaud jamais enregistré en Europe avec +2.40°C d’écart, ce qui est franchement beaucoup. L’Europe et l’Asie sont les deux continents qui se réchauffent le plus vite à l’échelle mondiale et même si les catastrophes naturelles favorisées par le changement climatique ne seront pas aussi fortes chez nous que dans d’autres régions du monde, c’est en Europe que le réchauffement sera le plus marqué.

Si l’on se concentre maintenant sur la France, l’année 2022 est la plus chaude au moment où j’écris ces lignes en Octobre 2022, qui a d’ailleurs explosé le record du mois d’Octobre le plus chaud en France avec un écart à la moyenne de +3.5°C, battant l’ancien record de près d’un degrés, ce qui est énorme (Figure 3). En effet, quasiment l’intégralité de l’année a vu des températures bien au-dessus des normales de saison comme le montre la Figure 4. Mais l’année 2022 a aussi été la plus sèche depuis le début des mesures, et de loin, avec un cumul de précipitations d’environ 475mm suivie de 1976 et 2011 avec 509mm. L’été 2022 a été le 2e plus chaud en France avec un écart de +2.3°C par rapport à la moyenne 1991-2020, moyenne qui est déjà supérieure à celle du 20e siècle utilisée jusqu’à maintenant dans l’article, mais dont je ne trouve pas d’équivalent fiable au niveau du territoire français. Ce que je veux faire comprendre ici, c’est qu’au niveau du territoire français métropolitain, les températures observées sont de l’ordre de +2.5°C par rapport à la moyenne du 20e siècle, c’est donc bien, bien supérieur au +0.90°C mesuré à l’échelle globale ! Le changement climatique est donc plus intense en France que dans le reste du monde.

Figure 3 – Ecart à la moyenne du mois d’Octobre 2022 en France. La moyenne est représentée par la ligne blanche et les colonnes sont les températures moyennes mesurées. On voit qu’elles dépassent largement la moyenne du mois d’Octobre.
Figure 4 – Ecart à la moyenne des températures de l’année 2022. En rouge sont représentées les températures au-dessus de la moyenne, en bleu au-dessous.

Les scénarios de changement climatique

Les gaz à effet de serre, et notamment le CO2, ont un rôle important dans les cycles glaciaires/interglaciaire des dernières centaines de milliers d’année sur la planète. Lors des glaciations, le niveau chute autour de 190ppm et lors des périodes interglaciaires il remonte rapidement autour de 280ppm avant de s’abaisser de nouveau progressivement (Figure 5). En Octobre 2022, il est estimé que la concentration en CO2 est de 417ppm environ, soit beaucoup plus que les maximales atteintes naturellement dans les cycles glaciaires/interglaciaires et cette valeur continue d’augmenter. Pour rappel, cela fait à peine 15’000 ans que l’Homme s’est sédentarisé et on estime que l’espèce humaine moderne (Homo sapiens) serait apparue il y a environ 200’000 à 300’000 ans. Nous n’avons donc, littéralement, jamais connu une telle concentration de CO2 dans l’atmosphère au cours de notre évolution et la question de notre adaptation au changement climatique engendré par ces conditions se pose sincèrement. Il ne faut en effet pas oublier qu’historiquement, la cause principale d’extinction massive d’espèces sur la planète est le changement du climat (qui peut être engendré par une catastrophe naturelle). La concentration en CO2 dans l’atmosphère continue d’augmenter de manière exponentielle étant donné que les émissions augmentent à l’échelle mondiale, malgré les beaux discours et les COP (coucou la COP27 sponsorisée par Coca-Cola). Pour le dire autrement, la baignoire se remplit d’eau et nous ouvrons de plus en plus les vannes tout en disant qu’il faut les fermer et ouvrir l’évacuation d’eau. Dernière information, les gaz à effet de serre ont un impact mondial et chaque gramme émis a un effet sur la température de l’ensemble de la planète. Cela signifie que si la France décarbone son territoire mais délocalise ses émissions en achetant des objets provenant de pays qui les fabriquent avec de l’énergie fossile, cela ne change virtuellement rien. Il faut agir collectivement car le climat est un mécanisme global.

Figure 5 – Concentration en CO2 atmosphérique des 800’000 dernières années. L’Homme s’est sédentarisé il y a environ 15’000 ans, soit quelque part entre le dernier creux (période glaciaire) et aujourd’hui. Notre espèce serait apparu il y a 200’000 à 300’000 ans. Source : https://earth.org/data_visualization/a-brief-history-of-co2/

Il existe plusieurs scénarios imaginés par les chercheurs du GIEC pour décrire le climat futur en fonction de notre volonté et capacité à réduire nos émissions de gaz à effet de serre. Ces scénarios se nomment SSP en anglais pour « Shared Socioeconomic Pathway » et intègrent plusieurs trajets climatiques possibles d’ici à la fin du siècle (Figure 6). Attention toutefois, dans la majorité des scénarios, la concentration en CO2 et la température continuent d’augmenter après 2100 ! Je vais ici vous présenter 3 scénarios sur lesquels je vais me baser pour la suite de cet article.

Le premier scénario est très, très (trop) optimiste, le SSP126 visible en bleu sur la Figure 6. Je ne vous parle même pas du scénario SSP119 qui n’a aucune possibilité de se réaliser et qui existe simplement pour montrer aux gouvernements qu’il existe une voie complètement improbable pour rester sous les +1.5°C (et aussi à la demande des pays, notamment insulaires, pour qui le dépassement des +1.5°C serait une catastrophe à moyen terme à cause de la montée du niveau de la mer). Bref, selon le scénario SSP126, les émissions globales de CO2 se stabilisent puis commencent à baisser autour de 2020-2025 avant d’arriver à un état de 0 émission autour de 2050-2070, puis des émissions négatives jusqu’à 2100 et après, impliquant de la recapture de carbone atmosphérique (Figure 7). Ce scénario très optimiste permet de respecter les accords de Paris et de rester sous la barre symbolique des +2°C d’ici à la fin du siècle. Malheureusement, les émissions continuent d’augmenter et ne semblent pas vouloir stagner, imaginer un monde sans aucune émission de CO2 d’ici 30 ans paraît complètement surréaliste et les technologies permettant la recapture de CO2 nécessaires dans ce scénario n’existent pas à l’heure actuelle (et semblent ne pas pouvoir être à la fois efficaces et sobres en énergie). Néanmoins, on gardera ce scénario utopique dans les cartes climatique du chapitre suivant. Je vous invite à lire cet article si vous voulez comprendre en quoi ce scénario ne tient pas debout.

Le scénario intermédiaire SSP245 prévoit lui une augmentation des émissions de CO2 jusqu’à 2040 environ avant d’observer une diminution jusqu’en 2100 où elles auraient été divisées par 2 (Figure 7). Comme les émissions ne sont pas égales à 0, la concentration de CO2 continue d’augmenter dans ce scénario et donc la température fait de même jusqu’à la fin du siècle pour atteindre environ +2.8°C de moyenne globale. Il est prévu dans ce scénario que la limite des +2°C serait dépassée entre 2050 et 2070. Ce scénario est considéré comme réaliste mais part du principe que l’on se décide rapidement à prendre des décisions fortes pour limiter le réchauffement climatique à l’échelle mondiale.

Enfin je voudrais vous présenter le scénario SSP585 ou scénario pessimiste, qui prévoit qu’aucune régulation n’est effectuée sur les émissions de CO2 à l’échelle mondiale. C’est en quelque sorte la continuité de ce que nous avons fait jusqu’à maintenant et qui prévoit entre autre de brûler tout le pétrole et le charbon jusqu’à épuisement des ressources accessibles et rentables. Sans grandes surprises, il est prévu que les émissions continuent d’augmenter jusqu’à la fin du siècle, ou presque. La concentration en CO2 explose et la température moyenne globale serait autour de +4.8°C. La limite des +2°C serait dépassée dés 2040. Ce scénario « pessimiste » est néanmoins celui qui ressemble le plus à la trajectoire de ces dernières décennies puisqu’il est basé sur la dynamique observée jusqu’à aujourd’hui. Jusqu’à preuve du contraire, c’est-à-dire une stagnation des émissions de CO2 ou de réelles décisions politiques fortes à l’échelle mondiale, c’est le scénario catastrophique que nous suivons actuellement.

Figure 6 – Température de l’air en fonction des scénarios d’émissions de CO2. Les scénarios rouges sont pessimistes, jaune réaliste et bleus optimistes. Source : https://www.ipcc.ch/report/ar6/wg1/downloads/report/IPCC_AR6_WGI_FullReport.pdf
Figure 7 – Emissions (et non concentration !) de CO2 jusqu’en 2100 en fonction des scénarios : rouge = pessimiste, orange = réaliste et bleu = optimiste. Source : https://www.ipcc.ch/report/ar6/wg1/downloads/report/IPCC_AR6_WGI_FullReport.pdf

Le climat en France en 2100

Les bases étant acquises, regardons de plus près le climat en France métropolitaine dans les décennies à venir en nous basant sur un scénario optimiste (SSP1-2.6), un scénario intermédiaire (réaliste) (SSP2-4.5) et un scénario pessimiste (SSP5-8.5). Avant de passer aux cartes, je dois préciser quelques chose. Le climat « actuel » cartographié ici se base en fait sur des mesures « pré-changement climatique » faites entre les années 70 et 2000. Nous sommes donc actuellement déjà à mi-chemin entre les cartes « actuelles » et les cartes à l’horizon 2050. Néanmoins, cela ne change pas l’intérêt de cet exercice qui est de cartographier le changement du climat.

  • Températures

Il est très intéressant de remarquer que, peu importe le scénario considéré, les températures seront globalement similaires en 2050. En effet, la température moyenne annuelle de Grenoble sera de 14.1°C dans le scénario optimiste, 14.2°C dans le réaliste et 14.8°C dans le pessimiste. Cela signifie que même si l’on devenait globalement exemplaires (scénario ssp126), nous observerions tout de même un réchauffement notable dans les prochaines décennies car le climat est une machine résiliente.

Figure 8 – Température moyenne annuelle en 2050 dans 3 scénarios d’émissions de gaz à effet de serre : optimiste (ssp126), réaliste (ssp245) et pessimiste (ssp585).

Si l’on regarde cette fois en 2100 (Figure 8), nous voyons alors une différence nettement plus marquée entre les scénarios optimiste, réaliste et pessimiste. En effet, la différence est par exemple de 3.4°C à Grenoble passant de 14.0°C dans le scénario optimiste à 15.0°C dans le scénario réaliste et 17.4°C dans le pessimiste. Nous remarquons aussi avec ces cartes et ces données que l’écart se creuse beaucoup entre les scénarios optimiste et réaliste avec le pessimiste. Cela signifie aussi que les actions que nous prenons (ou pas) actuellement aurons un impact très fort sur le climat de la fin du siècle, alors qu’elles ne changeront globalement rien à court terme.

Figure 9 – Température moyenne annuelle en 2100 dans 3 scénarios d’émissions de gaz à effet de serre : optimiste (ssp126), réaliste (ssp245) et pessimiste (ssp585).

Si l’on regarde maintenant la variation de température au cours du temps en fonction du scénario, nous voyons que dans le scénario le plus optimiste (Figure 10), la température augmente drastiquement en 2050 puis se stabilise en 2100. Cela signifie que nous ne reviendrons jamais au climat du 20e siècle même dans les scénarios les plus optimistes. Par exemple, la température moyenne annuelle de Grenoble avant le changement climatique est de 11.2°C mais devrait tout de même monter à 14.2°C en 2050 et se stabiliser à 14.1°C en 2100 dans le scénario optimiste, soit 3°C supplémentaire dans le meilleur des cas.

Figure 10 – Température moyenne annuelle dans le scénario optimiste.

Si l’on regarde maintenant l’évolution de la température dans le scénario le plus pessimiste, c’est une tout autre histoire (Figure 11) ! Nous voyons un net réchauffement sur l’ensemble de l’Europe et de la France métropolitaine et des températures annuelles moyennes à Grenoble passant de 11.2°C à 14.8°C en 2050 puis à 17.6°C en 2100, ce qui promet une augmentation de 6.4°C en un siècle, alors que le scénario pessimiste prévoit une réchauffement de +4.8°C globalement à 2100. Pour vous donner un ordre d’idée de l’ampleur du réchauffement dans ce scénario, il fera en 2100 à Paris 16.1°C en moyenne, températures que l’on trouve actuellement à Naples ou Barcelone. Si l’on prend l’exemple de Marseille, il fera en 2100 19.8°C en moyenne, ce qui équivaut à des températures bien plus chaudes que Séville (17.8°C), Alger (17.7°C), Palerme (16.0°C) ou Tunis (18.0°C) aujourd’hui. C’est même près de 1°C plus chaud que la Ville de Sfax en Tunisie (19.0°C) dont les alentours ressemblent tout de même à un désert (Figure 12).

Figure 11 – Température moyenne annuelle dans le scénario pessimiste.
Figure 12 – Capture d’écran prise avec Google View aux alentours de la ville de Sfax en Tunisie.

Attardons-nous maintenant non pas sur les températures moyennes annuelles mais sur les maximales et minimales des mois le plus chaud et le plus froid, histoire d’avoir une idée des futurs « extrêmes ». Comme vous pouvez le voir sur la Figure 13, les maximales vont fortement augmenter, et ce même dans le scénario réaliste/optimiste. En effet, dés 2050, les températures maximales du sud de la France seront semblables à celles du centre de l’Espagne actuellement et cela va fortement s’accentuer en 2100 avec un bon quart sud de la France qui verra ses maximales moyennes supérieures à 30°C l’été. Nous voyons d’ailleurs que quasiment toute l’Espagne et toute l’Italie dépasseront 30°C en maximale moyenne. Enfin, on se rend aussi compte que les températures que l’on trouve actuellement dans le Sud de la France se retrouveront dans les prochaines décennies jusqu’au Nord de l’Allemagne ou de la Pologne. Ces cartes ont été produites avec le scénario « réaliste » et l’ampleur du réchauffement est évidemment pire dans le scénario pessimiste.

Figure 13 – Evolution de la température maximale moyenne du mois le plus chaud dans un scénario réaliste.

Concernant les températures minimales moyennes en hiver, nous voyons là aussi un net réchauffement de l’Europe (Figure 14). Cela signifie qu’il fera moins froid en hiver qu’actuellement. En revanche, si vous êtes attentifs, vous verrez que les différences sont moins marquées que pour les maximales. Il semblerait en effet que les températures d’été ont tendance à chauffer plus vite que celles de l’hiver. Néanmoins, on remarque qu’une bonne moitié Ouest de la France verra ses hivers bien moins froids dans les décennies à venir, du niveau des températures du sud de la France ou de la pointe bretonne. Nous voyons aussi que le pourtour méditerranéen français aura des températures minimales hivernales en 2050 équivalentes à celles du Portugal actuellement. Enfin, alors qu’une bonne partie Est de la France et de l’Europe ont actuellement des minimales négatives lors du mois le plus froid de l’année, les gelées devraient largement se rarifier dés 2050 et se cantonner aux massifs montagneux en 2100 dans le scénario réaliste.

Figure 14 – Evolution de la température minimale moyenne du mois le plus froid dans un scénario réaliste.

Pour terminer cette partie sur la température, j’ai créé une figure regroupant les températures moyennes annuelles, maximales et minimales dans le scénario pessimiste (Figure 15). Prenez un moment pour bien regarder ces cartes afin de constater l’ampleur du réchauffement attendu dans ce scénario catastrophique. On y voit notamment des températures hivernales du sud du Portugal sur toute la côte Ouest de la France en 2100, ou encore des maximales estivales dignes de l’actuel centre de l’Espagne à Paris d’ici la fin du siècle. Lorsque l’on sait qu’un changement de température de quelques degrés en plusieurs siècles permet la bascule entre les périodes glaciaires et interglaciaires, il est assez difficile d’imaginer à quoi pourra ressembler la planète après un changement de température plus important en quelques décennies !

Figure 15 – Résumé des températures moyennes annuelles, maximales et minimales pour le climat actuel, en 2050 et en 2100 dans le scénario pessimiste.

  • Précipitations

Le climat ce n’est pas simplement la température, mais aussi les précipitations. Dans un monde plus chaud, il pleut davantage en moyenne sur la planète, mais pas forcément partout. Ainsi, des zones vont se désertifier alors que d’autres vont s’humidifier. La fréquence et l’intensité des précipitations sont deux paramètres très importants mais malheureusement difficiles à prévoir précisément dans le futur. En effet, si les précipitations augmentent avec la température, c’est plutôt une bonne chose pour l’agriculture et les milieux naturels puisque leur demande en eau augmente aussi avec la température. En revanche, si les précipitations augmentent mais n’ont lieu que pendant des orages ponctuels violents (épisode cévenoles par exemple), l’eau ne s’infiltre pas dans le sol et les plantes ne peuvent pas en bénéficier. Il faut donc prendre les cartes suivantes avec des pincettes car le chamboulement des régimes de précipitations est plus difficile à interpréter.

Si l’on regarde l’évolution des précipitations annuelles dans le scénario réaliste présentée dans la Figure 16, on ne voit que peu de différences entre l’actuel et 2100, ce qui ne veut pas dire que les régimes de précipitation seront identiques (cf le paragraphe précédent). Si l’on regarde plus en détails, on peut voir des zones qui vont recevoir moins de pluies dans le centre de l’Espagne ou le sud de l’Italie. En revanche, on observe aussi des zones qui devraient recevoir davantage de pluie à l’Ouest de l’Espagne, du Royaume-Unis, ou des Balkans ainsi que le Nord-Ouest de l’Italie. On remarque très nettement que les massifs montagneux reçoivent plus de pluies que les plaines, ce qui ne devrait pas fondamentalement changer dans le futur. Si vous voulez de l’eau et de la fraîcheur, allez donc vivre en montagne. En revanche, si l’on compare maintenant les précipitations annuelles en 2100 en fonction des 3 scénarios (Figure 17), on voit tout de même que le scénario pessimiste prévoit des précipitations plus faibles à peu près partout en Europe, surtout autour de la Méditerranée, une zone géographique en proie à la désertification dans tous les scénarios.

Figure 16 – Précipitations annuelles dans le scénario réaliste.
Figure 17 – Précipitations annuelles en 2100 en fonction des différents scénarios d’émissions de gaz à effet de serre.

Comme les précipitations annuelles sont difficiles à interpréter, voici à quoi devrait ressembler les précipitations du mois le plus humide (Figure 18) et celles du mois le plus sec (Figure 19) dans le scénario réaliste pour avoir une idée plus précise des variations. Le mois le plus pluvieux en France est généralement en automne alors que le plus sec a lieu durant l’été. Les précipitations du mois le plus pluvieux ne devraient pas beaucoup changer, elles pourraient même augmenter au niveau de la vallée du Rhône, ce qui peut présager des épisodes cévenoles plus violents. En revanche, on voit nettement que les précipitations du mois le plus sec vont s’effondrer au niveau du bassin méditerranéen et l’Ouest de la France (Figure 19). Cela signifie que les mois habituellement secs seront encore plus secs à l’avenir et couplé à des températures en hausse, ce qui n’est pas de bonne augure pour l’agriculture en France. Enfin, nous voyons une nouvelle fois que la situation empire dans le scénario pessimiste à l’horizon 2100 (Figure 20).

Figure 18 – Précipitations du mois le plus humide dans le scénario réaliste.
Figure 19 – Précipitations du mois le plus sec dans le scénario réaliste.
Figure 20 – Précipitations du mois le plus sec en 2100 en fonction des différents scénarios d’émissions de gaz à effet de serre.

Pour conclure

Que conclure de cette avalanche d’informations et de cartes ? Déjà je trouve qu’il est bien plus marquant de discuter du changement climatique à l’aide de cartes ce qui permet de voir l’évolution des températures et des précipitations à l’échelle de l’Europe et de comparer le climat futur de la France avec des climats actuels que nous connaissons ou dont nous avons l’expérience.

Il faut retenir plusieurs choses de ces modélisations. Tout d’abord, le scénario optimiste est virtuellement irréalisable, il a surtout été créé par les experts du GIEC pour faire plaisir aux gouvernements qui voulaient voir à quoi ressemblera le monde en 2100 en limitant le réchauffement +2°C, mais nous avons vu que nous les dépasserons probablement dés 2050, voire bien avant. Le scénario réaliste reste « atteignable » si nous accélérons fortement la baisse des émissions de CO2. Le scénario pessimiste peut sembler improbable tant les conséquences semblent invraisemblables, et pourtant il ne faut pas oublier que jusqu’à l’observation d’une baisse des émissions globales de CO2 ou de mesures fortes et contraignantes à l’échelle mondiale, nous suivons son chemin. Enfin, nous avons aussi remarqué que les valeurs de réchauffement annoncées par ces scénarios sont bien inférieures à celles que nous allons vivre en France métropolitaine.

Il est particulièrement difficile d’imaginer à quoi ressemblera la France en 2100 dans un scénario pessimiste et j’ai bien peur que l’ensemble de l’humanité sera à ce moment plonger dans de graves crises humanitaires et sociales, et que les guerres et pénuries ne deviennent la routine. En revanche, il ne faut pas oublier que même dans le scénario le plus optimiste (et irréalisable), de lourdes conséquences climatiques sont attendues. C’est pour cela que beaucoup de militants insistent sur le fait que chaque gramme de CO2 compte. Nous n’arrêteront pas le réchauffement climatique, nous ne pouvons que limiter son impact. Il est important de répéter que nous ne retrouverons jamais le climat que nous avons connu durant le 20e siècle, même dans les scénarios les plus optimistes. Il est déjà trop tard pour espérer inverser la tendance et il faut donc rapidement mettre en place des politiques d’adaptation au changement climatique en parallèle des mesures visant à drastiquement limiter nos émissions de CO2. Le fait que le climat est de toutes manières embarqué dans un réchauffement similaire en 2050 peu importe les efforts que nous mettons en œuvre pour limiter les émissions de gaz à effet de serre peut paraître décourageant. En revanche, nous voyons clairement avec ces cartes que le climat de 2100 dépend totalement de notre volonté et capacité à agir collectivement dés aujourd’hui.

Les modèles climatiques utilisés dans cet article ne sont pas parfaits et peinent à prendre en compte les variations locales du climat futur. Il faut regarder ces cartes avec du recul et considérer la tendance générale plutôt que le détail. De plus, je vous ai présenté ici seulement quelques aspects du climat, il en existe en réalité beaucoup d’autres qui ont aussi des impacts sur l’environnement et nos sociétés (radiations solaires, aridité des sols, couverture de la neige etc.). De même, il existe pléthore de modélisations climatiques qui ne sont pas toujours d’accord entre-elles sur le détail. Je me suis ici basé sur un modèle unique appelé MIROC6 pour faciliter la compréhension mais les conclusions sont globalement les mêmes pour les autres.

J’ai pour projet de vous expliquer dans de prochains articles comment modéliser la distribution des espèces avec les variations du climat en prenant l’exemple de plantes carnivores européennes pour vous montrer à quel point le changement climatique peut avoir de lourdes conséquences sur la faune et la flore. Mais ce n’est pas pour tout de suite…

Pour aller plus loin

Concentration de CO2 dans l’atmosphère en direct : https://www.notre-planete.info/indicateurs/CO2-dioxyde-carbone-concentration.php

L’article massivement relayé par la presse sur le climat de la France en 2100 (en anglais, déso) : https://esd.copernicus.org/articles/13/1397/2022/esd-13-1397-2022.pdf

Un article du site expliquant pourquoi nous n’arrêterons pas le changement climatique sous la barre des +2°C : https://phagophytos.com/2020/09/04/nous-narreterons-pas-le-rechauffement-climatique-le-terrible-constat-de-la-crise-du-coronavirus/