Article paru dans la revue N°96 de l’association DionĂ©e publiĂ© en 2022
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Le petit monde des plantes carnivores n’est peut-ĂȘtre pas si exclusif qu’il n’y parait et nous dĂ©couvrons rĂ©guliĂšrement de nouvelles espĂšces carnivores ou protocarnivores chez les plantes Ă fleurs. Pourtant, il y a une vingtaine d’annĂ©es, des chercheurs ont Ă©mis l’hypothĂšse que certaines « mousses » pourraient elles aussi ĂȘtre carnivores. Analysons cette dĂ©couverte et profitons-en pour divaguer autour de la carnivorie vĂ©gĂ©tale en testant ses limites et comparant ses approches.

C’est quoi une « mousse » ?
Commençons par le commencement et par bien comprendre les plantes que l’on appelle communĂ©ment « mousses ». Ces vĂ©gĂ©taux appartiennent au groupe des « Bryophytes » dont les reprĂ©sentants actuels sont morphologiquement et physiologiquement trĂšs proches des premiers vĂ©gĂ©taux Ă avoir colonisĂ© les terres Ă©mergĂ©es il y a environ 500 millions d’annĂ©es, semble-t-il avec l’aide de champignons commensalistes. Les Bryophytes n’ont pas de racines, pas de systĂšme vasculaire et ne produisent ni fleurs ni graines, elles se dissĂ©minent grĂące Ă des spores. Parmi les Bryophytes, il existe notamment lâembranchement des Bryophyta (les « vraies » mousses) dont font parties les sphaignes que nous connaissons bien (Fig 1), ainsi que celui des Marchantiophyta, aussi appelĂ©es « hĂ©patiques » que nous connaissons moins mais qui poussent parfois en compagnie de nos plantes carnivores en culture (Fig. 2).
Les Bryophytes ont une Ă©cologie bien diffĂ©rente des plantes Ă fleurs dont font partie toutes les plantes carnivores. Elles sont en effet extrĂȘmement dĂ©pendantes de l’humiditĂ© directe du milieu pour leur croissance (Ă©tant donnĂ© qu’elles n’ont pas de racine) ainsi que pour leur reproduction car les gamĂštes mĂąles doivent nager dans une goutte d’eau pour rencontrer les gamĂštes femelles. Les Bryophytes sont souvent des espĂšces pionniĂšres capables de pousser Ă mĂȘme la roche ou le bois oĂč les nutriments sont rares. Elles supportent gĂ©nĂ©ralement bien la sĂ©cheresse et peuvent se remettre en croissance rapidement une fois l’eau accessible.

Des hĂ©patiques… carnivores ?
Vous avez bien lu, des hĂ©patiques pourraient-elles ĂȘtre carnivores ? Deux espĂšces d’hĂ©patique, Pleurozia purpurea (Fig. 3) et Colura zoophaga semblent ĂȘtre en mesure de capturer de petits protozoaires d’aprĂšs deux Ă©tudes publiĂ©es en 2000 (Barthlott et al.) et 2005 (Hess et al.). Des chercheurs ont en effet mis en Ă©vidence la prĂ©sence de « sacs », initialement destinĂ©s Ă stocker l’eau, dotĂ©s d’une petite ouverture qui ne s’ouvre que vers l’intĂ©rieur, ne permettant donc qu’une entrĂ©e et aucune sortie (Fig. 4). Ce « piĂšge » ressemble en pratique Ă celui des Utricularia (mais sans mouvement) ou des Genlisea. Il semblerait aussi qu’il ne soit pas rare dans leur milieu naturel de trouver de petits protozoaires capturĂ©s Ă l’intĂ©rieur de ces piĂšges (Fig. 5). Des expĂ©rimentations en conditions contrĂŽlĂ©es ont permis de montrer que des protozoaires Ă©taient effectivement attirĂ©s par la plante sans que l’on arrive vraiment Ă comprendre comment ni pourquoi. En effet, 86% des vĂ©sicules contenaient des proies et certaines en contenaient plus de 10 ! La prĂ©sence d’enzymes digestives est jugĂ©e hautement improbable par les auteurs mais n’a pas Ă©tĂ© clairement investiguĂ©e et statuĂ©e Ă l’heure actuelle.

Les expĂ©rimentations s’arrĂȘtent malheureusement ici et on ne peut donc qu’Ă©mettre des hypothĂšses avec ces observations. La prĂ©sence de ces protozoaires en milieu naturel est normale puisqu’ils se nourrissent des bactĂ©ries dĂ©gradant les parties mortes de la plante. Ils sont d’ailleurs plus nombreux sur les parties vieillissantes des mousses que sur les parties jeunes, ce qui corrobore cette hypothĂšse. Le mĂ©canisme dâattraction de ces protozoaires autour des hĂ©patiques est en revanche plus floue. Les auteurs prĂ©cisent que cela peut venir du fait qu’une quantitĂ© importante de bactĂ©ries se trouve au niveau des piĂšges (sans que lâon ne sache pourquoi), ou bien que les protozoaires s’amoncellent autour de la plante pour se protĂ©ger de la lumiĂšre. Ces hypothĂšses alternatives n’ont malheureusement pas Ă©tĂ© testĂ©es. Une fois capturĂ©s, les protozoaires meurent dans les piĂšges mais ne semblent pas ĂȘtre digĂ©rĂ©s. Enfin, aucune expĂ©rience n’a Ă©tĂ© faite pour mesurer si la croissance des hĂ©patiques Ă©tait accĂ©lĂ©rĂ©e en prĂ©sence de proies ou non, ce qui pose problĂšme pour trancher la question de la carnivorie chez ces espĂšces. Comment souvent, nous avons plus de questions que de rĂ©ponses. Mais finalement, quels sont les paramĂštres permettant dâaffirmer quâune plante est belle et bien « carnivore » ?


Joyeux bazar dans la carnivorie
Nous le savons bien, une plante est gĂ©nĂ©ralement considĂ©rĂ©e comme carnivore si elle parvient Ă attirer et capturer une proie, puis Ă la digĂ©rer afin d’en tirer des bĂ©nĂ©fices sur sa croissance ou sa floraison, lui confĂ©rant ainsi une compĂ©titivitĂ© et une reproduction accrues face aux autres espĂšces de son milieu. Le problĂšme Ă©tant que bon nombre d’espĂšces considĂ©rĂ©es comme « carnivores » par les collectionneurs ne cochent pas toutes les cases. Par exemple, les Utricularia, et les Pinguicula dans une moindre mesure, ne semblent pas explicitement attirer des proies, mais comptent plutĂŽt sur le hasard pour les piĂ©ger puis les digĂ©rer. De mĂȘme, plusieurs espĂšces ne produisent pas d’enzymes digestives (comme certains Heliamphora) mais bĂ©nĂ©ficient tout de mĂȘme de la capture de proies via des intĂ©ractions plus ou moins complexes avec d’autres espĂšces, notamment des bactĂ©ries. L’exemple le plus Ă©tudiĂ© Ă©tant Sarracenia purpurea qui contient tout un Ă©cosystĂšme Ă l’intĂ©rieur de ses piĂšges permettant la dĂ©gradation des proies (Harvey & Miller, 1996).
On pourrait alors penser que le seul point commun entre toutes les plantes carnivores serait la production de feuilles extrĂȘmement modifiĂ©es dans lâunique but de capturer des proies. Cela serait logique dâun point de vue Ă©volutif, si la sĂ©lection naturelle a favorisĂ© le dĂ©veloppement de feuilles qui se dĂ©tournent de leur utilitĂ© premiĂšre (optimiser la captation de la lumiĂšre solaire pour la photosynthĂšse) au profit de la crĂ©ation de formes et de mĂ©canismes complexes pour la capture dâanimaux, alors nĂ©cessairement lâespĂšce a un penchant pour la carnivorie. Mais alors, que faire de Paepalanthus bromĂ©lioides qui est capable dâabsorber les nutriments des animaux qui se noient au centre de sa rosette (Nishi et al, 2013), ou de Brocchinia reducta qui a les mĂȘmes capacitĂ©s via des glandes spĂ©cialisĂ©es (Owen et al, 1988) et qui semble en plus produire des enzymes digestives (phosphatases) en faible quantitĂ© (PĆachno et al., 2006). En effet, ces deux espĂšces gĂ©nĂ©ralement considĂ©rĂ©es comme carnivores ou protocarnivores sont en tous points similaires Ă leurs congĂ©nĂšres pour lesquels ces attributs nâexistent pas (Fig. 6.).

La modification drastique des feuilles nâest peut-ĂȘtre pas nĂ©cessaire Ă la carnivorie, le plus important Ă©tant peut-ĂȘtre la finalitĂ© ultime du syndrome carnivore : rĂ©cupĂ©rer les nutriments dâautres organismes pour amĂ©liorer sa compĂ©titivitĂ© dans un milieu pauvre. Si lâon y rĂ©flĂ©chit bien, câest tout de mĂȘme lĂ lâintĂ©rĂȘt de la carnivorie. Donc, si une espĂšce est capable dâabsorber des nutriments et de les intĂ©grer Ă ses tissus, elle pourrait ĂȘtre qualifiĂ©e de « carnivore ». Ăa tombe bien, une expĂ©rience permet justement de marquer des protĂ©ines dĂ©posĂ©es Ă la surface des feuilles dâune plante et dâen mesurer la quantitĂ© qui intĂšgre les tissus du vĂ©gĂ©tal. Cette expĂ©rience a menĂ© Ă quelques surprises. Par exemple, chez les Stylidium, les nutriments marquĂ©s ne sont pas plus absorbĂ©s par les espĂšces de ce genre que des espĂšces alĂ©atoires – non carnivores – et le niveau d’absorption serait dâailleurs nettement infĂ©rieur Ă celui des Drosera (Nge & Lambers, 2018). Autre surprise, plusieurs espĂšces qui sĂ©crĂštent du mucilage (Ă la maniĂšre des plants de tomates par exemple), mais usuellement considĂ©rĂ©es comme « non carnivores » par les collectionneurs, absorbent en rĂ©alitĂ© les nutriments des proies qu’elles capturent (Spomer, 1999), faisant d’elles des plantes « davantage » carnivores que les Stylidium. En effet, dâaprĂšs Spomer (1999), 13 espĂšces collantes sur les 17 testĂ©es sont capables de digĂ©rer des nutriments via des protĂ©ases, sans que l’on ne sache si cela apporte rĂ©ellement un avantage Ă la plante. Dans son article, Spoomer montre que la patate (Solanum tuberosum) est carnivore, et que ses feuilles digĂšrent les protĂ©ines. LâintĂ©gration des protĂ©ines aux tissus de la plante nâa Ă©tĂ© testĂ© que chez Geranium viscosissimum et Potentilla arguta et a Ă©tĂ© largement validĂ© (Fig. 7). Ce sont donc aussi des plantes carnivores.
La digestion et lâabsorption de nutriments issus de proies piĂ©gĂ©s pourraient alors ĂȘtre bien plus rĂ©pandues quâon ne lâimaginait chez les plantes collantes. Il est pourtant largement admis que le mucilage sert avant tout de protection faces aux phytophages. Ces espĂšces pourraient alors faire d’une pierre deux coups en se protĂ©geant des ravageurs tout en absorbant les nutriments de ceux qui se font piĂ©ger, dĂ©montrant ainsi une piste plausible de lâĂ©volution des mĂ©canismes de capture des piĂšges Ă glu. Mais une question demeure, si la plante ne tire pas de bĂ©nĂ©fices notables sur sa compĂ©titivitĂ©, peut-on vraiment parler de carnivorie ? En effet, ces espĂšces ne semblent pas pousser sur des milieux spĂ©cialement pauvres (Chase et al., 2009).

Il est clairement plus compliquĂ© que prĂ©vu de dĂ©terminer si une plante peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme « carnivore » ou non, et nous ne nous attarderons mĂȘme pas sur le terme de « protocarnivore » qui englobe un peu tout et n’importe quoi sans consensus claire. Un autre exemple pour continuer Ă vous casser le cerveau si vous aviez encore des certitudes Ă propos de la dĂ©finition de la carnivorie vĂ©gĂ©tale. L’espĂšce Capsella bursa-pastoris (ou la bourse-Ă -Pasteur, une jolie Brassicaceae qui pousse probablement prĂšs de chez vous et qui produit des siliques en forme de cĆur) produit des graines qui semblent pouvoir crĂ©er du mucilage une fois au contact de l’eau afin de piĂ©ger de petits nĂ©matodes (Fig. 8), permettant ainsi aux graines de mieux germer et d’accumuler plus de rĂ©serves, et aux plantules de dĂ©velopper des feuilles plus grandes (Roberts et al., 2018). Cette capacitĂ© semble facultative puisqu’elle n’est observĂ©e que quand les sols sont pauvres en nutriments. La plante en soit n’est donc pas carnivore, sa graine en revanche semble pouvoir l’ĂȘtre mais uniquement dans certaines conditions. Peut-on alors considĂ©rer lâespĂšce comme carnivore ?

On commence lĂ Ă s’Ă©loigner de la dionĂ©e qui semble calibrĂ©e pour capturer et digĂ©rer des proies, pourtant il ne semble pas y avoir de diffĂ©rences fondamentales sur le principe entre la graine de la bourse-Ă -Pasteur et la dionĂ©e. NĂ©anmoins, toutes les plantes ne sont pas carnivores, malgrĂ© le fait qu’elles puissent « capturer » ou plutĂŽt tuer des animaux, quoiqu’en disent les informations qui circulent sur les rĂ©seaux sociaux. Prenons l’exemple de Puya raimondii, la reine des Andes, que j’ai eu la chance d’observer dans son milieu naturel dans les hauts-plateaux boliviens (Fig. 9). Cette espĂšce majestueuse a souvent Ă©tĂ© suspectĂ©e de carnivorie (ou de protocarnivorie) Ă cause d’intĂ©ractions qu’elle aurait avec des oiseaux, ou le fait qu’elle puisse tuer des animaux (Rees & Roe, 1980). Des photos montrent mĂȘme des chats sauvages morts entortillĂ©s dans ses feuilles (je vous laisse chercher le lien dans les rĂ©fĂ©rences). Cette hypothĂšse stipule que les dĂ©jections des oiseaux et les animaux morts piĂ©gĂ©s dans ses feuilles Ă©pineuses enrichissent le sol une fois dĂ©gradĂ©s, permettant ainsi une meilleure croissance de la plante.
Pourquoi cette hypothĂšse, nĂ©anmoins sĂ©duisante, reste bancale ? Tout d’abord il faut savoir que cette espĂšce pousse sur les hauts plateaux andins Ă plus de 4’000 mĂštres d’altitude, dans un climat particulier oĂč les gelĂ©es sont courantes la nuit et le soleil est brĂ»lant durant la journĂ©e. Les prĂ©cipitations sont rares et le sol plutĂŽt pauvre ce qui rend difficile la dĂ©gradation de la matiĂšre organique (on observe le mĂȘme phĂ©nomĂšne dans les sols de nos montagnes). Difficile donc a priori d’imaginer une transformation efficace des animaux piĂ©gĂ©s par la plante en nutriments absorbables mĂȘme au terme de sa longue vie. La vĂ©gĂ©tation dominante appelĂ©e « pampa » est composĂ©e quasiment exclusivement de graminĂ©es dĂ©passant rarement les quelques dizaines de centimĂštre de hauteur. La plante suspectĂ©e de carnivorie peut en revanche atteindre 15 mĂštres de haut en floraison et reprĂ©sente souvent l’unique point en hauteur du paysage. Elle pourrait alors faire office de perchoir, expliquant ainsi la prĂ©sence des oiseaux. De plus, les Ă©pines et la duretĂ© de ses feuilles sont des syndromes rĂ©currents de protection face aux herbivores, surtout dans un milieu oĂč l’eau est rare et les graminĂ©es peu appĂ©tissantes. Le fait que des animaux se retrouvent piĂ©gĂ©s dans ses feuilles montre en rĂ©alitĂ© Ă quel point cette dĂ©fense est efficace. Cela explique aussi pourquoi les oiseaux viennent nidifier Ă l’intĂ©rieur de celles-ci puisquâelles offrent une protection diablement efficace face aux prĂ©dateurs. D’ailleurs, on peut penser que les chats retrouvĂ©s morts venaient chasser les oiseaux rĂ©fugiĂ©s Ă l’intĂ©rieur de la plante, qui leur a sauvĂ© la vie. Dans cette situation, on ne peut donc pas parler de carnivorie mais simplement de mĂ©canismes de dĂ©fense face aux herbivores.

Trier les syndromes carnivores et la carnivorie
Il est toujours trĂšs compliquĂ© de ranger les Ă©lĂ©ments naturels dans des cases bien dĂ©finies et le cas de la carnivorie ne fait pas exception. Nous n’avons mĂȘme pas parlĂ© ici des espĂšces pouvant dĂ©grader des vĂ©gĂ©taux (Nepenthes ampullaria), qui s’apparenteraient en toutes logiques Ă des plantes « herbivores », ou des espĂšces ayant des intĂ©ractions bien spĂ©cifiques avec des animaux pour tirer des nutriments de leurs dĂ©jections, que l’on pourrait appeler plantes « dĂ©tritivores », pour rester poli (on en avait dĂ©jĂ parlĂ© dans cet article). Il est trĂšs important de se rappeler que, comme toujours, il y a des intermĂ©diaires, des exceptions et que tout est une question de nuances et de dĂ©finition. Une plante est-elle « carnivore » si seulement sa graine arrive Ă tirer des bĂ©nĂ©fices de la capture d’animaux, uniquement dans des conditions bien particuliĂšres ? Une plante est-elle « carnivore » si elle arrive Ă absorber les nutriments de ses proies sans pour autant en tirer un bĂ©nĂ©fice notable sur sa croissance ? Une plante est-elle « protocarnivore » si elle ne digĂšre pas elle-mĂȘme les proies qu’elles capturent mais qu’elle tire des bĂ©nĂ©fices notables sur sa croissance grĂące Ă l’intervention de bactĂ©ries ou d’animaux ?
C’est compliquĂ©, et Ă chacun de se faire son avis. Et en parlant dâavis, voici le rĂ©sultat dâun sondage qui cherchait Ă dĂ©terminer, selon les utilisateurs dâun groupe Facebook, quelles propositions pouvaient dĂ©finir une plante carnivore (Fig. 10). Les utilisateurs pouvaient voter pour plusieurs rĂ©ponses simultanĂ©ment car elles ne sont pas exclusives pour la plupart. Pourtant on voit que la rĂ©ponse la plus sĂ©lectionnĂ©e peine tout de mĂȘme Ă rĂ©unir un tier des 86 votants, ce qui montre quâil nây a pas vraiment de consensus, mĂȘme au sein de la communautĂ© (sinon elle aurait Ă©tĂ© proche de 100%). Les critĂšres qui semblent particuliĂšrement importants reposent sur les bĂ©nĂ©fices tirĂ©s de lâabsorption des nutriments des proies et la sĂ©crĂ©tion dâenzymes digestives, les autres rĂ©ponses ne convenant pas Ă plus dâune personne sur cinq.

La sĂ©lection au cours de lâĂ©volution de lâhabilitĂ© Ă sĂ©crĂ©ter des enzymes digestives semble ĂȘtre un rĂ©el syndrome carnivore, sinon il est difficile de lâexpliquer. De mĂȘme, la finalitĂ© de la carnivorie est de tirer des bĂ©nĂ©fices sur la compĂ©titivitĂ© des individus en absorbant plus de nutriments que ses voisins. Pourtant, plusieurs espĂšces ne produisent pas dâenzymes digestives mais bĂ©nĂ©ficient pour autant de la capture de leurs proies, alors comment dĂ©finir clairement la carnivorie ?
Pour tenter de terminer sur une note plus constructive que « c’est compliquĂ© », quelques auteurs ont tentĂ© des dĂ©finitions avec Ă chaque fois des points forts et des points faibles. Certains sĂ©parent la « vraie » carnivorie intĂ©grant lâabsorption de nutriments issus de proies, de la « zoophagie » qui ne s’applique qu’aux plantes capables de capturer des animaux peu importe la raison profonde (ce qui s’apparenterait Ă un caractĂšre « protocarnivore »), sans considĂ©rer le gain de compĂ©titivitĂ©. Certains auteurs parlent aussi de carnivorie « active » et « passive » en fonction de l’intensitĂ© des mĂ©canismes mis Ă disposition par la plante pour tirer des bĂ©nĂ©fices de ses proies sans tracer une dĂ©limitation claire entre les deux. D’autres Ă©voquent le terme de « plantes meurtriĂšres » pour les regrouper toutes sous un mĂȘme terme sans chercher de dĂ©finition prĂ©cise Ă la carnivorie (Chase et al., 2009). Enfin, dâautres partent du principe que la sĂ©crĂ©tion dâenzymes digestives est lâunique critĂšre permettant de dĂ©finir si une plante est carnivore ou non, ce qui a le mĂ©rite dâĂȘtre clair, mais reste discutable. En effet, Sarracenia purpurea nâest donc pas carnivore selon cette dĂ©finition alors mĂȘme que ses feuilles sont extrĂȘmement modifiĂ©es pour capturer des proies et absorber leurs nutriments. On peut alors se demander si la modification des feuilles est rĂ©ellement un attribut carnivore contrairement Ă la sĂ©crĂ©tion dâenzymes digestives et on retombe sur les premiĂšres rĂ©flexions… C’est un peu le serpent qui se mord la queue.
D’un point de vue purement personnel, et ce qui suit nâengage que moi, je trouve intĂ©ressant de considĂ©rer la carnivorie non pas comme un critĂšre binaire (« carnivore » ou « non carnivore ») mais plutĂŽt comme une Ă©chelle, une nuance ou une graduation, en fonction des mĂ©canismes mis en place par la plante et de sa dĂ©pendance aux proies. Il n’y aurait donc pas de limite claire entre une plante « carnivore » et une qui ne le serait pas, juste des niveaux de carnivorie (ou de « syndrome carnivore ») plus ou moins Ă©levĂ©s qui reflĂštent en quelque sorte lâintensitĂ© de la carnivorie dâun point de vu Ă©volutif. Voici une Ă©bauche :
- 0 = Pas de syndrome carnivore.
- 1 = MĂ©canismes de dĂ©fense face aux herbivores tel que le mucilage, ou mĂ©canismes entraĂźnant la mort d’animaux sans absorption des nutriments (Plumbago capensis par exemple, Fig. 11). On peut considĂ©rer les plantes de ce niveau comme « zoophages ».
- 2a = Absorption claire de nutriments issus de la capture de proies sans mĂ©canisme dĂ©diĂ© et sans avantage clair sur les autres espĂšces du milieu. A priori, je nâai pas trouvĂ© de plantes capables dâabsorber des nutriments sans mĂ©canismes dĂ©diĂ©s (glandes, poils etc.), cela peut ĂȘtre le cas chez Geranium viscosissimum ou Paepalanthus bromelioides mais ça nâa pas Ă©tĂ© clairement investiguĂ©.
- 2b = Absorption claire de nutriments issus de proies via des glandes spĂ©cialisĂ©es ou autre mĂ©canisme dĂ©diĂ© sans avantage clair sur les autres espĂšces du milieu (Brocchinia reducta peut faire partie de ce niveau de carnivorie ou du suivant, je ne crois pas que lâamĂ©lioration de la compĂ©titivitĂ© ait Ă©tĂ© dĂ©montrĂ©e). On pourrait parler de protocarnivorie pour lâensemble du niveau 2.
- 3 = Avantage compĂ©titif et/ou reproductif dĂ©montrĂ© Ă l’absorption de nutriments issus de proies (Capsella bursa-pastoris et ses graines carnivores). Les espĂšces de ce niveau seraient alors « faiblement carnivores ».
- 4 = Organes nettement modifiĂ©s pour l’attraction et/ou la capture de proies indiquant une Ă©volution franche vers la carnivorie ; absorption des nutriments entrainant une augmentation de la compĂ©titivitĂ© (Sarracenia, Nepenthes, etc.). Ce niveau et le suivant regroupent ce que lâon appelle communĂ©ment les plantes « carnivores ».
- 5 = MĂȘmes syndromes que le point 4 mais avec en plus des modifications physiologiques complexes facilitant la carnivorie, par exemple la prĂ©sence de mouvements favorisant la capture ou la digestion (Drosera, Utricularia, Dionaea etc.). Les espĂšces de ce niveau seraient alors « trĂšs carnivores ».

Concluons
Toutes ces rĂ©flexions sur la carnivorie sont trĂšs thĂ©oriques et aucune nâest tout Ă fait satisfaisante pour lâensemble des vĂ©gĂ©taux concernĂ©s. Dans lâĂ©chelle proposĂ©e, l’hypothĂšse de dĂ©part stipule que la sĂ©crĂ©tion d’enzymes digestives ou la digestion des proies via des agents externes (bactĂ©ries) sont des mĂ©canismes similaires puisquâils amĂšnent Ă une mĂȘme finalitĂ© qui est l’absorption de nutriments. Cette hypothĂšse est discutable mais nĂ©anmoins logique dans le sens oĂč une espĂšce nâa pas « besoin » de dĂ©velopper tout un mĂ©tabolisme de sĂ©crĂ©tion dâenzymes digestives si le travail de digestion est dĂ©jĂ fait par dâautres organismes. De plus, des espĂšces de niveau 1 ou 2 dans lâĂ©chelle proposĂ©e semble en mesure de sĂ©crĂ©ter des protĂ©ases, mais il nâest pas trĂšs clair si ces enzymes proviennent bel et bien de la plante ou de bactĂ©ries Ă la surface de ses organes.
Pour en revenir Ă nos hĂ©patiques (vous vous souvenez ?), il est difficile de les qualifier de « carnivores » Ă l’heure actuelle vu que nous ne savons pas si elles absorbent les nutriments de leurs proies et si elles en tirent un avantage compĂ©titif. Elles sont Ă minima « zoophage » (au niveau 1 de lâĂ©chelle) mais peuvent tout Ă fait se retrouver au niveau 4 sâil est dĂ©montrĂ© quâelles peuvent absorber les nutriments induisant des bĂ©nĂ©fices nets sur leur compĂ©titivitĂ©, Ă©tant donnĂ© quâelles possĂšdent des organes qui semblent dĂ©diĂ©s Ă la capture dâanimaux.
Pour conclure, il est tout de mĂȘme intĂ©ressant de noter que si des espĂšces trĂšs ancestrales ou « primitives » comme des mousses (ne dĂźtes jamais ça Ă un/e bryologue) ont des capacitĂ©s d’attraction et de capture d’animaux, alors la carnivorie chez les plantes a pu potentiellement Ă©voluer depuis le tout dĂ©but de la colonisation des terres par les vĂ©gĂ©taux, ce qui expliquerait quâelle soit apparu au moins une dizaine de fois au cour de l’Ă©volution de maniĂšre tout Ă fait indĂ©pendante rien que chez les plantes Ă fleurs, qui sont relativement rĂ©centes. Pour aller plus loin dans ces rĂ©flexions, il nous manque avant tout des recherches dans le domaine pour mieux « classifier » la carnivorie en fonction des attributs des plantes. Il faudrait plus largement investiguer la prĂ©sence de structures spĂ©cialisĂ©es dans lâabsorption de nutriments, la capacitĂ© des plantes Ă intĂ©grer les nutriments des proies dans leurs tissus et les potentiels bĂ©nĂ©fices sur leur croissance et reproduction pour avoir un avis plus Ă©clairĂ© sur bon nombre dâentre-elles. Dâun point de vue Ă©volutif, il serait intĂ©ressant dâĂ©tudier si la sĂ©crĂ©tion dâenzymes digestives est un attribut antĂ©rieur Ă la modification des feuilles, ou au contraire un caractĂšre plus « compliquĂ© » Ă mettre en place et donc rĂ©servĂ© Ă des plantes franchement carnivores. Quoi qu’il en soit, le petit monde des plantes carnivores semble avoir des limites floues et pourrait tout Ă fait inclure tout un tas de nouvelles espĂšces, au plus grand bonheur des collectionneurs.
Pour aller plus loin
Un article scientifique qui traite de la carnivorie dâune bonne partie des plantes citĂ©es dans cette article.
https://academic.oup.com/botlinnean/article/161/4/329/2418471
Un article sur les hĂ©patiques carnivores avec des illustrations et des photos que je n’ai pas pu utiliser dans cet article :
https://www.indefenseofplants.com/blog/2016/1/22/zoophagous-liverworts
Bibliographie
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Chase, M. W., Christenhusz, M. J., Sanders, D., & Fay, M. F. (2009). Murderous plants: Victorian Gothic, Darwin and modern insights into vegetable carnivory. Botanical Journal of the Linnean Society, 161(4), 329-356. https://academic.oup.com/botlinnean/article/161/4/329/2418471
Chat capturé par Puya raimondii : https://www.degruyter.com/document/doi/10.1515/mamm.1977.41.2.231/html
Harvey, E., & Miller, T. E. (1996). Variance in composition of inquiline communities in leaves of Sarracenia purpurea L. on multiple spatial scales.Oecologia, 108(3), 562-566.
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