Les interactions plantes-animaux chez les plantes carnivores

Les organismes entretiennent de nombreuses interactions dans la nature pour leur survie. Les plantes carnivores, qui ont Ă©voluĂ© pour attirer, capturer, tuer des proies et en tirer des bĂ©nĂ©fices, ont tissĂ© au fil du temps des interactions mutualistes parfois surprenantes avec des insectes et mĂȘme des mammifĂšres, notamment pour l’acquisition de leur nourriture… Voyons quelles sont ces stratĂ©gies Ă©volutives

C’est quoi une « interaction » ?

Il existe plusieurs types d’interactions entre les organismes, vous allez rapidement comprendre qu’elles ne sont pas toujours aussi Ă©videntes qu’elles n’en ont l’air. En effet, du point de vue d’une espĂšce interagissant avec une autre, une interaction positive va lui apporter un bĂ©nĂ©fice (nourriture, protection etc.), une interaction nĂ©gative un inconvĂ©nient (moins de nourriture, voire la mort), mais il existe aussi des interactions neutres.

Prenons quelques exemples : la prĂ©dation (ou le parasitisme) reprĂ©sente une interaction entre deux organismes, positive pour le prĂ©dateur ou le parasite (obtention de nourriture et/ou de logis) et nĂ©gative pour la proie ou l’hĂŽte (rĂ©duction du feuillage, affaiblissement, mort etc.). La compĂ©tition reprĂ©sente une interaction nĂ©gative pour les deux (ou plus !) organismes qui luttent pour l’obtention d’une ressource limitĂ©e (lumiĂšre, nutriment, espace etc.). Enfin, dans le cas de la symbiose ou du mutualisme, les organismes en interaction obtiennent tous des bĂ©nĂ©fices. Nous pouvons maintenant compliquer un peu les choses avec le commensalisme qui reprĂ©sente une interaction positive pour une espĂšce et neutre pour une autre, par exemple, la facilitation entre des espĂšces arbustives et de petites plantes annuelles qui profitent de l’ombre créée par les premiĂšres sans pour autant perturber leur dĂ©veloppement. En effet, les arbustes ont des racines profondes et ne sont pas impactĂ©s par la croissance des plantules, en revanche, les plantules sont largement bĂ©nĂ©ficiaires de la prĂ©sence de l’arbuste qui crĂ©e un micro-climat plus frais et plus humide dans une rĂ©gion dĂ©sertique. L’inverse du commensalisme s’appelle l’amensalisme et reprĂ©sente cette fois une interaction neutre pour un parti et nĂ©gative pour l’autre, par exemple, le piĂ©tinement rĂ©pĂ©tĂ© des vĂ©gĂ©taux par des animaux qui peut conduire Ă  un changement de communautĂ© vĂ©gĂ©tal.

Photo 7 - Une image pour résumer le phénomÚne de facilitation
Une plante en coussin (Frankenia triandra), facilite l’implantation d’un jeune arbuste prĂšs du Salar de Uyuni, en Bolivie.

Les interactions classiques chez les plantes carnivores

Comme beaucoup d’autres espĂšces de plantes Ă  fleur, les plantes carnivores ont besoin d’insectes pour la pollinisation des fleurs et donc la reproduction sexuĂ©e des espĂšces. Cette interaction est qualifiĂ©e de « mutualiste » car les deux organismes tirent des bĂ©nĂ©fices de ce phĂ©nomĂšne : l’insecte se nourrit de pollen et/ou de nectar et la plante se reproduit. Elles entretiennent aussi une interaction que l’on peut qualifier de « prĂ©dation » en capturant des insectes. En revanche, elles ont dĂ©veloppĂ© des mĂ©canismes assez astucieux pour ne pas capturer leurs pollinisateurs ce qui pĂ©naliserait leur reproduction et leur potentiel adaptatif. La fleur peut ĂȘtre produite avant les piĂšges, comme c’est le cas chez les Sarracenia, et ainsi sĂ©parer dans le temps la reproduction et la prĂ©dation. Elle peut aussi ĂȘtre perchĂ©e au sommet d’une longue hampe florale, loin des feuilles transformĂ©es en piĂšges, comme c’est le cas chez la dionĂ©e (Dionaea muscipula) ou chez de nombreuses Drosera. Enfin, les plantes carnivores peuvent produire des composĂ©s volatiles odorants ou des signaux visuels diffĂ©rents soit pour attirer les proies au niveau des piĂšges soit pour attirer les pollinisateurs au niveau des fleurs. Ces trois mĂ©thodes permettent la sĂ©paration temporelle, gĂ©ographique et sensorielle des fleurs et des piĂšges.

Une abeille charpentiĂšre pollinise des fleurs de Sarracenia leucophylla en Europe. Cette abeille n’est pas capturĂ©e par les piĂšges qui commence Ă  peine Ă  se former.

Un mutualisme inattendu

DĂ©taillons maintenant plusieurs interactions que les plantes carnivores entretiennent avec d’autres organismes (liste non exhaustive).

  • Commensalisme entre araignĂ©es et Sarracenia

Dans leurs milieux naturels, certaines araignĂ©es, notamment l’araignĂ©e lynx (Oxyopidae), profitent de l’attraction des insectes par les Sarracenia pour tisser leur toile Ă  l’entrĂ©e des piĂšges ou Ă  proximitĂ© de ces derniers augmentant ainsi ses chances de capturer des proies. La plante produisant plusieurs piĂšges ne se voit pas ou peu impactĂ©e par ce petit dĂ©sagrĂ©ment qui ne dure guĂšre plus de quelques semaines en gĂ©nĂ©ral. Ces mĂȘmes araignĂ©es sont aussi capables d’entrer dans le piĂšge d’un Sarracenia sans glisser sur les parois afin d’aller chercher leur repas dans l’antre de la plante carnivore. Ce type d’intĂ©raction, vous l’aurez compris, est du commensalisme.

AraignĂ©e lynx postĂ©e Ă  l’entrĂ©e du piĂšge d’un Sarracenia flava. Photo : Sarracenia.com

Ce genre de phĂ©nomĂšne est aussi rĂ©guliĂšrement observĂ© en culture et il n’est pas rare que des araignĂ©es tissent leur toile Ă  proximitĂ© des urnes redoutablement attractives pour les insectes. D’autres interactions commensalistes sont observables comme par exemple ce papillon qui profite du nectar des Sarracenia sans risquer de se faire piĂ©ger grĂące sa taille. La plante produisant du nectar en continu ne se voit pas impactĂ©e par la prĂ©sence de ce papillon.

papillon sur Sarracenia octobre 2014 (5)

  • Punaises et Roridula

Passons maintenant aux vraies interactions mutualistes. Le Roridula gorgonias est une plante protocarnivore, cela signifie qu’elle est capable d’attirer et de capturer une proie mais ne produit pas d’enzymes digestives. Dans son milieu naturel en Afrique du Sud, cette plante hĂ©berge une petite punaise (Pameridea marlothii) qui vit sur ces feuilles et qui arrive Ă  Ă©viter les trichomes engluĂ©s d’une rĂ©sine extrĂȘmement collante, plus encore que celle du genre Drosera. Cette punaise se nourrit des proies capturĂ©es par le Roridula et, en contre partie, ses dĂ©jections trĂšs riches en azote sont directement assimilĂ©es par les feuilles de la plante, lui permettant ainsi une meilleure croissance.

On lit souvent, Ă  tord, que cette relation est une parfaite symbiose entre la plante et l’insecte. En rĂ©alitĂ©, il s’agit d’une interaction mutualiste car la plante peut survivre sans la prĂ©sence de cette punaise, et vise versa, ce qui n’est pas le cas dans une rĂ©elle relation symbiotique oĂč les deux organismes sont interdĂ©pendants pour leur survie (algues et champignons chez le lichen par exemple).

Les punaises attaquent une mouche capturée par une Roridula. Photo : carnivorousockhom.blogspot.com

  • Les interactions des Nepenthes

Le genre Nepenthes est sans aucun doute le genre qui entretient le plus de relations mutualistes avec les animaux. Il existe de trĂšs nombreux exemples mais nous n’aborderons ici que certains d’entre-eux, vous verrez, assez reprĂ©sentatifs.

Commençons par Nepenthes albomarginata, reconnaissable entre mille par la ligne blanche qui ceinture l’entrĂ©e de son piĂšge. Cette structure blanchĂątre est en fait composĂ©e de milliers de petits trichomes qui sĂ©crĂštent une substance trĂšs appĂ©tante pour les termites. Ces derniĂšres sont attirĂ©es jusqu’au piĂšge oĂč elles peuvent se nourrir Ă  volontĂ©. En contre partie de la production coĂ»teuse en Ă©nergie d’une nourriture spĂ©ciale et unique chez les Nepenthes, certaines d’entre-elles tombent malencontreusement dans le piĂšge, nourrissant ainsi la plante.

Nepenthes albomarginata recouverte de termites. Photo : http://www.tropicalplantbook.com/

D’autres espĂšces nouent une relation mutualiste avec des amphibiens et notamment des grenouilles. Ces derniĂšres sont capables de ne pas glisser Ă  l’intĂ©rieur du piĂšge et, un peu comme l’araignĂ©e lynx chez les Sarracenia, elles se postent Ă  l’intĂ©rieur de l’urne en attendant que les proies arrivent, la plante digĂšre alors ses excrĂ©ments riches en azote. Des grenouilles sont aussi souvent observĂ©es Ă  l’entrĂ©e des piĂšges de Sarracenia.

Grenouille attendant patiemment l’arrivĂ©e de proies. Photo : Wikipedia

Chez Nepenthes ampullaria, une espĂšce de grenouille (Microhyla nepenthicola) pond directement ses Ɠufs Ă  l’intĂ©rieur de l’urne. Les petits tĂȘtards, qui ne se font pas digĂ©rer par le piĂšge, peuvent alors se dĂ©velopper en toute sĂ©curitĂ© Ă  l’abri des prĂ©dateurs et la plante assimile une fois encore leurs rejets azotĂ©s. Cette espĂšce est d’ailleurs assez particuliĂšre car elle semble avoir Ă©voluĂ© pour rĂ©cupĂ©rer les feuilles mortes des arbres et les digĂ©rer partiellement. Ce serait donc une plante « dĂ©tritivore » ou coprophage.

Les abris qu’offrent les urnes de Nepenthes attirent aussi de plus gros animaux tels que des chauve-souris. En effet, Nepenthes hemsleyana propose un abris de choix pour ces mammifĂšres (par exemple l’espĂšce Kerivoula hardwickii) en les protĂ©geant des prĂ©dateurs et du soleil de la journĂ©e. Ainsi, ces petites chauves-souris passent leurs journĂ©es Ă  l’intĂ©rieur du piĂšge et la plante digĂšre une nouvelle fois ses excrĂ©ments (dĂ©cidĂ©ment…). Plus d’explications ainsi qu’une vidĂ©o d’une chauve-souris entrant dans un piĂšge de Nepenthes hemsleyana sont disponibles ici : https://www.livescience.com/51501-pitcher-plants-lure-pooping-bats.html?jwsource=cl.

https://ars.els-cdn.com/content/image/1-s2.0-S0960982215006697-gr1.jpg
Une chauve-souris sors du piĂšge de Nepenthes hemsleyana : https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0960982215006697

Enfin, d’autres espĂšces, Nepenthes rajah et Nepenthes lowii, produisent une substance sucrĂ©e sous leur opercule qui attire de petits mammifĂšres. La forme du piĂšge est telle que l’animal est obligĂ© de se positionner juste au dessus de l’entrĂ©e de l’urne, ainsi, tout en consommant sa nourriture sous l’opercule, ses dĂ©jections tombent dans le piĂšge et sont assimilĂ©es par la plante. Chez Nepenthes lowii, cet apport reprĂ©sente jusqu’Ă  100% de l’azote capturĂ© par la plante ! Nepenthes rajah produit d’ailleurs des piĂšges de taille impressionnante et capture parfois de petits mammifĂšres. Les sucs sucrĂ©s sous l’opercule contiennent des substances volatiles proches de celles de fruits sucrĂ©s. De plus, ces espĂšces ont des couleurs permettant notamment d’attirer spĂ©cifiquement un petit mammifĂšre arboricole (Tupaia montana).

Il existe encore beaucoup d’intĂ©ractions mutualistes de ce genre chez les plantes carnivores et nous commençons Ă  les comprendre et Ă  les Ă©tudier depuis une vingtaine d’annĂ©es (en particulier chez les Nepenthes). N’oublions pas au passage que certaines plantes carnivores du genre Heliamphora ou encore Darlingtonia ne sont capables d’assimiler l’azote de leurs proies uniquement grĂące Ă  un mutualisme avec des bactĂ©ries qui digĂšrent les insectes pour elles et rendent accessibles les nutriments Ă  l’absorption en les dĂ©coupant ; c’est d’ailleurs en partie ce qu’il se passe dans la digestion des Hommes (flore intestinale) et des animaux en gĂ©nĂ©ral.

Enjoy !

Source photo : Phagophytos si non mentionnĂ©e sur l’image ou en lĂ©gende.

7 rĂ©flexions au sujet de « Les interactions plantes-animaux chez les plantes carnivores »

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  2. Avatar de KiwanoKiwano

    Article trĂšs intĂ©ressant. Un autre exemple assez spectaculaire de mutualisme concerne Nepenthes bicalcarata et une espĂšce de fourmis (Camponotus schmitzi). La plante fournit un habitat Ă  l’insecte (ses tendrils creux) qui en retour participe au nettoyage des urnes et les alimente mĂȘme en y apportant les cadavres de sa propre colonie. La myrmĂ©cophilie, c’est magique !

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  4. Ping : Pourquoi les plantes carnivores sont menacĂ©es dans leurs milieux naturels ? | PhagoPhytos

  5. Avatar de Marie DemouginMarie Demougin

    Bonjour, les plantes carnivores sont elles soumissent a la pression de predation ? Par qui ? Et je me demandais aussi, y a t’il une forme de compĂ©tition entre plantes carnivores d’une meme espĂšce ?

    1. Avatar de phagophytosphagophytos Auteur de l’article

      Bonjour Marie et merci pour votre commentaire.

      Les plantes carnivores n’ont pas la nĂ©cessitĂ© absolue de digĂ©rer des insectes. Certaines espĂšces peuvent vivre des mois, voire des annĂ©es sans rien capturer. La capture et la digestion de proies est perçu comme un boost de croissance/floraison plutĂŽt qu’une nĂ©cessitĂ© vitale. En revanche, certaines espĂšces (chez les Drosera notamment) ont vraiment besoin d’insectes pour leur croissance, sinon, elles stagnent. Une plante bien nourrie va pousser plus vite, mais une plante qui n’est pas nourrie ne va pas mourir.
      Il n’y a pas de compĂ©tition entre individus d’une mĂȘme espĂšce ou mĂȘme entre plusieurs espĂšces, en tous cas pas dans le sens qu’on imagine si l’on pense Ă  des animaux prĂ©dateurs (qui vont entrer en compĂ©tition pour attraper des proies, si les proies sont rares). Les plantes carnivores vivent dans des milieux humides et les insectes foisonnent. En revanche, elles ne sont pas trĂšs compĂ©titives avec les autres plantes qui ont tendance Ă  prendre toute la place et se font rapidement « marcher dessus ». C’est aussi pour cette raison (entre-autre) qu’elles poussent dans des milieux avec peu de vĂ©gĂ©tation (les milieux humides).

      N’hĂ©sitez pas si vous avez plus de questions, vous pouvez aussi me contacter par mail : phagophytos@gmail.com

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