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Nous n’arrêterons pas le réchauffement climatique : le terrible constat de la crise du coronavirus

La crise du coronavirus, aussi terrible soit-elle, nous a démontré plusieurs choses : il est possible de prendre des mesures radicales en quelques jours, il est possible de créer beaucoup d’argent pour répondre à un problème urgent, et surtout, l’arrêt de la consommation et de la production entraînent une chute importante des émissions de gaz à effet de serre. Nous avons tou-te-s vu ces vidéos d’animaux qui reprennent possession de l’espace laissé à l’abandon par les humains durant le confinement, ainsi que ces images satellites montrant la chute du niveau d’émission de CO2. Pour autant, même si nous avions un confinement identique tous les ans, nous n’arriverions même pas à limiter le réchauffement sous la barre symbolique des +2°C. Autrement dit, nous nous sommes rendus compte de l’étendu de notre impact sur le climat, mais surtout des efforts titanesques à mettre en place pour le limiter.

Cet article est assez long et dense mais j’ai souhaité le laisser en une seule partie pour mieux montrer les liens entre les différents chapitres. Nous allons tout d’abord faire un bilan de la température moyenne annuelle de ces dernières années pour bien se remémorer combien le climat change, en chiffre. Ensuite, nous discuterons rapidement de l’impact du changement climatique sur la biodiversité, même si ce thème a déjà été abordé dans plusieurs articles du site. Nous verrons ensuite quel est la trajectoire actuelle du réchauffement et nous terminerons par les éléments que la crise a mis en lumière. Vous trouverez à disposition beaucoup de références, n’hésitez pas à aller vérifier les chiffres par vous-même et à approfondir le sujet en regardant les quelques vidéos dans la conclusion. Le sujet est évidemment vaste et je ferai quelques raccourcis.

Le réchauffement en chiffres

Je ne vais pas revenir sur la véracité ou non du changement climatique qui, je le rappelle, n’a rien d’une opinion personnelle ; c’est un processus météorologique aujourd’hui bien compris. Je vais néanmoins vous donner quelques chiffres brutes issues de sources sérieuses pour que vous réalisiez l’ampleur de l’accélération du réchauffement climatique. Pour consulter ces chiffres, c’est ici : https://www.noaa.gov/news/2019-was-2nd-hottest-year-on-record-for-earth-say-noaa-nasa, ici : http://www.meteofrance.fr/actualites/78484941-monde-plus-d-extremes-en-2020-apres-une-annee-2019-exceptionnelle et ici : http://www.meteofrance.fr/actualites/78251648-france-2019-au-3e-rang-des-annees-les-plus-chaudes

2019 a été l’une des années les plus chaudes en France (3e avec +1.1°C) et dans le monde (2e) précédée de peu par 2016 (0.04°C plus chaude) et suivie de 2015, 2017 et 2018. À l’échelle de l’Europe, 2019 est l’année la plus chaude jamais enregistrée (+1,24°C).

La température moyenne annuelle approche déjà +1°C par rapport aux températures pré-industrielles, 0.95°C exactement pour 2019, avec des conséquences déjà visibles et mesurables, par exemple en Suisse : il fait +2°C par rapport au début des mesures en 1864 (il fait globalement plus chaud sur les continents qu’au dessus des océans), le nombre de jours de neige a été divisé par 2 depuis 1970, l’ensoleillement à augmenté de 20% depuis 1980, les vagues de chaleur ont triplé en un peu plus de 100 ans, les glaciers ont perdu 60% de leur volume (ou de leur masse) en 150 ans (source météosuisse).

Les 5 années les plus chaudes ont été mesurées depuis 2015 et les 20 années les plus chaudes ont été mesurées dans les 21 dernières années (1999-2019). On a donc de plus en plus de probabilité de battre des records de chaleur, ce qui souligne bien l’accélération du réchauffement. Dans la même veine, les 43 dernières années sont toutes plus chaudes que la moyenne pré-industrielle, que ce soit dans l’air ou les océans.

• Explosion des records de température en Europe en 2019, notamment en France et en Allemagne, beaucoup de catastrophes naturelles et notamment des super-incendies partout sur la planète, une accélération de la fonte de l’Antarctique, un record d’augmentation du niveau de la mer et de son acidification.

• Il y a eu un déficit de précipitations allant de 20 à 30% du territoire français avec une augmentation des phénomènes brutaux (orages) qui permettent mal l’absorption de l’eau dans les sols. L’été 2019 ayant été particulièrement sec et chaud, nous avons un bel exemple de ce à quoi pourrait ressembler le climat en métropole d’ici quelques décennies, un climat de type « méditerranéen ». http://www.meteofrance.fr/actualites/79551843-humidite-des-sols-une-saison-marquee-par-un-deficit-des-precipitations

Anomalies de températures du mois d’Avril 2020. Les zones en bleu sont plus froide qu’à l’habitude alors que les zones en rouge sont plus chaudes. Les zones en rouge pourpre ont des températures moyennes jusqu’à 10 degrés supérieures à la normale ! Source : https://www.noaa.gov/news/april-2020-was-earth-s-2nd-hottest-april-on-record
  • L’année 2020 semble bien partie pour entrer dans le top 5 des années les plus chaudes depuis le début des mesures. L’année commence avec l’hiver le plus chaud jamais enregistré en France métropolitaine (+ 2,7°C) caractérisé par une absence de vague de froid et un ensoleillement particulièrement important. Au niveau mondial, Février et Mars ont été les 2e plus chauds jamais enregistrés. https://www.noaa.gov/news/earth-had-its-2nd-hottest-march-on-record
http://www.meteofrance.fr/documents/10192/82450374/CARTE_FRANCE_ATM_2020PRI_280520.png/82ceec61-30ff-4f00-b50a-06de9fce87e0?t=1590738825997&json={%27type%27:%27Media_Image%27,%27titre%27:%27Ecart%20%C3%A0%20la%20moyenne%20saisonni%C3%A8re%20de%20la%20temp%C3%A9rature%20moyenne%20-%20France%20-%20Printemps%202020%27,%27alternative%27:%27Ecart%20%C3%A0%20la%20moyenne%20saisonni%C3%A8re%20de%20la%20temp%C3%A9rature%20moyenne%20-%20France%20-%20Printemps%202020%27,%27legende%27:%27Ecart%20%C3%A0%20la%20moyenne%20saisonni%C3%A8re%20de%20la%20temp%C3%A9rature%20moyenne%20-%20France%20-%20Printemps%202020%27,%27credits%27:%27M%C3%A9t%C3%A9o-France%27,%27poids%27:%27144,2ko%27}
Anomalies de température en France métropolitaine pour le printemps 2020. Source : Météo France

Bon il n’est pas nécessaire de vous assommer avec plus de chiffres, vous avez compris l’idée. Pour terminer cette section je voudrais rappeler une chose très importante. Comme une vague de froid ne prouve en rien que le réchauffement climatique n’existe pas (argument favoris des climatosceptiques de comptoirs ou des présentateurs de Cnews), une vague de chaleur ou un record de chaleur isolé ne prouve en rien qu’il existe. Il faut bien faire la distinction entre le climat, qui est un phénomène global, et la météo qui est un phénomène très localisé. En revanche, la multiplication et l’accélération des phénomènes météorologiques extrêmes comme les canicules et les records de chaleur représentent une preuve du réchauffement climatique ! Pour rappel, nous observons rarement (voire jamais ?), des records de fraîcheur ces dernières années, alors que nous explosons tous les ans des records de chaleur. Par exemple, ce mois de Juillet 2020 a été le 427 mois consécutifs (plus de 35 ans !!) pour lequel les températures moyennes sont supérieures à la normale au niveau global. On ne parle donc pas d’un événement épisodique, mais bien d’un réchauffement profond de notre climat. Enfin, il faut bien comprendre que les températures représentent une moyenne mondiale, il peut évidemment faire plus froid dans certaines zones, comme cet été en Irlande (http://meteofrance.com/actualites-et-dossiers/actualites/planete/irlande-une-annee-sans-ete)

Quelles conséquences pour la biodiversité et l’humain ?

Le changement climatique est un problème pour la biodiversité mais aussi pour l’homme lui-même. De nombreuses régions, concentrées dans la zone intertropicale, vont voir leur habitabilité drastiquement diminuée à cause de la chaleur. Mais ce n’est pas tout, il est probable que certaines régions n’aient plus accès à des ressources suffisantes en eau pour vivre ou faire de l’agriculture, ce qui étend encore les régions invivables. Selon les estimations et en fonction des scénarios de changement climatique, on pourrait s’attendre à un demi milliard de migrants climatiques d’ici la fin du siècle.

La carte ci-dessous provient d’un article scientifique qui souhaitait regarder l’évolution de l’habitabilité de notre planète en ne se basant que sur la température. La première carte représente l’habitabilité actuelle et la seconde celle en 2070 si nous ne changeons pas drastiquement de cap dans nos émissions de CO2. Les zones en bleu sombre sont faciles à vivre, les zones en blanc non. Les auteurs ont regardé la température uniquement et non le développement ou les infrastructures des pays. La carte du bas montre les changements observés entre l’habitabilité actuelle et future. En vert les zones qui gagnent en habitabilité représentent généralement des régions froides qui vont se réchauffer (et avoir des hiver plus doux donc plus vivables). En rouge, les zones perdent en habitabilité. On voit notamment que toute la ceinture tropicale va devenir moins habitable qu’elle ne l’est actuellement, mais aussi l’Espagne, une partie de l’Italie et probablement le sud de la France.

Source : https://www.pnas.org/content/117/21/11350

La biodiversité va aussi souffrir de ce changement brusque de température. Il y a déjà eu des changements climatiques par le passé, mais ces changements s’étalaient sur des dizaines de milliers d’années pour les plus rapides. Il existe deux méthodes à disposition des espèces pour survivre : migrer ou s’adapter. L’adaptation est possible si la diversité génétique est suffisamment importante et si les changements climatiques ne sont pas trop brutaux & intenses car c’est un processus long. Autant vous dire que l’adaptation est peu crédible dans notre contexte actuel vu la rapidité des changements et l’état de la diversité génétique des populations sauvages. La seconde solution est la migration, c’est-à-dire d’aller chercher des zones plus favorables sans spécialement s’adapter au nouveau climat. Par exemple, s’il fait plus chaud, les espèces ont tendance à remonter en latitude ou en altitude. On observe déjà ce phénomène actuellement : les glaciers fondent et les plantes colonisent les terres libérées en altitude, de même, certaines espèces méditerranéennes remontent doucement la France car le climat y devient favorable. Bientôt les cigales à Paris ? Pas vraiment…

Deux problèmes majeurs entravent la migration des espèces. Le premier est le temps nécessaire à cette migration. Même si le déplacement des espèces est plus rapide que leur adaptation, toutes ne sont pas armées de la même manière pour migrer. Autant certains animaux peuvent se déplacer de plusieurs kilomètres par an, autant certaines petites plantes n’ont pas de stratégie de dispersion de leurs graines sur de longues distances car elles n’en ont jamais eu « besoin » auparavant. Toutes les espèces qui ne peuvent pas migrer vite et loin sont donc extrêmement menacées par le réchauffement climatique. Le deuxième problème est la fragmentation des milieux naturels. En effet, nous avons la fâcheuse tendance à prendre beaucoup de place dans notre environnement et notamment à découper les habitats naturels par des routes, des chemins, des villes, des voies de chemin de fer, des champs agricoles etc. Les habitats sont donc réduits et isolés les uns des autres. La fragmentation affecte chaque espèce différemment, prenons un exemple pour bien comprendre : une route qui passe dans une forêt. Cela n’a l’air de rien, pourtant l’impact sur la mobilité des animaux est important. Les oiseaux ne sont pas/peu impactés par cette route puisqu’ils volent, les gros mammifères peuvent la traverser sans trop de soucis mais risquent de se faire percuter. En revanche, les petits mammifères (hérisson par exemple), les gastéropodes (escargots), les amphibiens (tritons), certains insectes ou les reptiles vont être beaucoup plus sensibles et la route peut représenter une barrière infranchissable. De plus, nos infrastructures s’accompagnent de nuisances sonores, lumineuses et olfactives si bien que plusieurs centaines de mètres autour d’une route sont inhabitables pour la majorité de la faune, réduisant virtuellement encore plus les habitats naturels « habitables ». Quel est le lien avec la migration des espèces ? Et bien les habitats naturels sont aujourd’hui tellement isolés et mal connectés que même si les espèces étaient en capacité de migrer rapidement, toutes ne le pourraient pas car il n’y a pas de chemins naturels qui permettent leur déplacement. Vous voyez le piège ?

Schéma illustrant la disparition des espèces qui vivent au cœur des habitats naturels à cause de la fragmentation de cet habitat. Source : rapport sur les continuités écologiques de l’Isère.

Aujourd’hui la biodiversité est déjà menacée par la disparition des milieux naturels, les pollutions, la surexploitation des organismes et le développement des espèces exotiques invasives. La disparition des espèces mesurée actuellement est similaire à celle qui a suivie la chute de la météorite qui a tué les dinosaures (entre-autre). Nous sommes donc la météorite de la biodiversité actuelle, félicitations. Il a été mesuré qu’une espèce sur 7 dans le monde est menacée d’extinction. Mais le changement climatique n’est pas vraiment la cause de l’état actuel de la biodiversité puisqu’il n’est perceptible que depuis quelques décennies. Il va donc simplement ajouter une contrainte, une menace supplémentaire sur la biodiversité, et pas des moindres !

Les espèces qui ne pourront pas migrer ou s’adapter risquent de disparaître, de même que celles qui vivent dans des habitats rares et menacés comme les zones humides (que nous avons asséchées à 80-90% en France pour irriguer nos champs agricoles). Vous savez maintenant qu’il existe des intéractions très fortes entre toutes les espèces de la biosphère et une menace aussi importante que le changement climatique va forcément entraîner des disparitions en chaîne dans les réseaux trophiques (le prédateur disparaît car moins de proies, le pollinisateur car sa plante a disparu etc.). L’apparition de nouvelles maladies ou espèces exotiques invasives/nuisibles est aussi favorisée par un climat qui se réchauffe. Nous avons un bel exemple avec le moustique tigre qui est maintenant bien implanté dans la moitié sud de la France et qui peut à terme transmettre plusieurs maladies mortelles pour l’homme. Enfin, la disparition de plusieurs espèces peut aussi entraîner la disparition des fonctions des écosystèmes (voir cet article pour plus d’informations).

L’impact du réchauffement climatique sur la biodiversité commence à être perceptible chez nous en France métropolitaine. Nous l’avons déjà dit, les glaciers fondent et les espèces montent en altitude ou en latitude pour chercher de la fraîcheur. Mais des changements à plus large échelle commencent à s’observer. Depuis quelques années dans le Jura, les hêtres (Fagus sylvatica) ne supportent plus les chaleurs estivales couplées à la sécheresse et à de nouvelles maladies qui les ravagent. Ils « grillent » littéralement depuis plusieurs étés et risquent de mourir définitivement dans quelques années. Il est probable que des écosystèmes entiers se réarrangent vers un nouvel état d’équilibre où les espèces dominantes sont différentes (par exemple une forêt de chênes à la place du hêtres, de pins sylvestre au lieu d’épicéas etc.). Mais ces réarrangements prennent du temps, beaucoup de temps et les écosystèmes peuvent aussi complètement changer si le réchauffement est trop brusque : une forêt peut se transformer en prairie par exemple (qui stocke moins de carbone au passage). La distribution des espèces mute et le paysage risque de changer.

Une forêt touchée (photo Valentin Queloz, WSL).
Cette photo n’a pas été prise en Octobre mais en Juillet dans le Jura suisse. Source : https://www.rts.ch/info/regions/jura/10510203-secheresse-et-parasites-mettent-les-forets-jurassiennes-en-peril.html

Bref, autant nous pouvons à peu près prévoir les températures et les grandes lignes du climat futur, autant leurs conséquences concrètes sur la biodiversité sont difficiles à cerner tant les interactions sont nombreuses. Néanmoins, le changement climatique représente une pression supplémentaire sur la biodiversité déjà largement menacée. Je vous laisse quelques liens pour aller plus loin sur les menaces qui pèsent sur la biodiversité : définition, menaces et protection de la biodiversité (en 3 parties) ; la biodiversité va mal, en quoi cela nous concerne ?

Vers quoi se dirige-t-on aujourd’hui ?

La trajectoire actuelle serait de l’ordre de +4-5°C d’ici à 2100, avec une augmentation des températures qui va évidemment continuer après 2100 si nous ne faisons rien. Les scientifiques modélisent depuis de nombreuses années le climat futur. Cela représente un exercice compliqué car beaucoup de paramètres entrent en jeu : la concentration des gaz à effet de serre (évidemment), les capacités du système à s’auto-réguler, les boucles et événements naturels qui peuvent accentuer ou diminuer le réchauffement, le hasard joue aussi un rôle, mais aussi notre capacité à faire quelque chose ou non. Ci-dessous vous trouverez des modèles (très) récents produits par les climatologues. Tous ces modèles ont été revus à la hausse par rapport à leur version précédente car tout semble aller plus vite que ce que l’on avait prédit jusque là. Vous voyez qu’en fonction des modèles, nous pourrions être à +1.5 ou +5.5°C avant la fin du siècle et je le répète une nouvelle fois, cette augmentation ne s’arrête pas par magie en 2100, les températures continueront à augmenter tant qu’il y a des gaz à effet de serre rejetés dans l’atmosphère.

Toutes les explications de ces modèles ici en anglais : https://www.carbonbrief.org/cmip6-the-next-generation-of-climate-models-explained

Nous voyons sur cette figure des rectangles avec un point qui représente la moyenne puis des valeurs un peu plus hautes et un peu plus basses, c’est l’intervalle de confiance. On ne peut pas être certain qu’il fera exactement +3.3°C si l’on suit scénario gris, mais on peut être sûr qu’il fera en gros entre +2.0 et +4.3°C.

Les scénarios les plus optimistes sur la gauche considèrent que nous prenions très rapidement des mesures pour lutter contre le réchauffement climatique afin de stabiliser la température autour de +2°C. Vous remarquerez que le scénario tout à fait à gauche est celui qui représente ce qui a été annoncé lors des accords de Paris. Il stipule en gros que nous dépasserions +2°C durant la moitié du siècle, mais qu’ensuite nous développerions une stratégie pour re-capturer du carbone dans l’atmosphère pour rapidement baisser la température. C’est à dire laisser la forêt reprendre sa place sur la planète pour stocker le carbone. Vous voyez donc combien ce scénario est peu probable car pour le moment les forêts disparaissent de la planète, et un arbre ne poussant pas en quelques années, nous devrions déjà être en train de massivement reforester la planète si nous souhaitions vraiment atteindre cet objectif. À l’inverse, tout à fait à droite, se trouvent les deux scénarios les plus pessimistes où nous continuons notre vie exactement comme nous le faisons jusqu’à maintenant (« business as usual ») avec des niveaux de développement des pays « pauvres » variables. Nous avons donc un gradient avec d’un côté : beaucoup de mesures prises rapidement + de la recapture de CO2, et de l’autre : rien de plus que ce que nous faisons déjà.

Il y a fort à parier que nous nous retrouverons donc dans un des modèles au centre-droit, c’est à dire le gris (dans le meilleur des cas), le jaune (probablement) voire le orange si nous continuons à remettre le soucis du climat au mandat suivant. Mais du coup, quelles peuvent être les répercussions d’un climat à +5°C ? Difficile à dire, mais en regardant les climats passés, on peut avoir une idée de l’ampleur des changements à venir.

Les grandes glaciations voient le climat se bouleverser de quelques degrés sur des milliers d’années et pour autant, beaucoup d’espèces n’arrivent pas à s’adapter et s’éteignent naturellement (notamment toute la mégafaune d’Eurasie et d’Amérique, que l’on a semble-t-il aider un peu à rayer de la carte en la chassant). Lors de la dernière glaciation, le climat s’est refroidit en moyenne de -5°C (avec un pic autour de -7-8°C), et l’Europe ressemblait à l’image ci-dessous : toute l’Europe du Nord est un glacier, la Suisse est recouverte de plusieurs centaines de mètres de glaces, ainsi que les Alpes, les Savoies, une partie de l’Isère, de l’Ain et de la Drôme, et des océans 120m plus bas qu’aujourd’hui permettant de se rendre à pied au Royaume-Unis (dont le Nord est aussi sous la glace). Que pourrait-il se passer si nous atteignons +5°C en quelques décennies en suivant la trajectoire actuelle ?

File:Weichsel-Würm-Glaciation.png
Dernier maximum glacière il y a environ 20’000 ans où le climat était 5°C plus frais qu’aujourd’hui. source : Wikipedia

Nous savons que le réchauffement climatique ne va pas avoir la même intensité partout sur la planète, ni les mêmes conséquences. +5°C en moyenne, cela signifie +8°C sur les continents car la terre chauffe plus vite que l’eau. Cela signifie aussi +10°C voire plus au niveau des hautes et basse latitudes car les pôles chauffent aussi plus rapidement que l’équateur. Comme mentionné plus haut et illustré avec la figure ci-dessous, de grands changements d’écosystèmes sont à prévoir d’ici la fin du siècle.

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Avec un réchauffement compris entre 2 et 6°C (scénario moyen), la végétation d’Amérique du Sud est vouée à largement changer d’ici à la fin du siècle, peu importe les modèles utilisés. On observe notamment la réduction drastique de la forêt tropicale pour laisser place à de la savane. Pour rappel, les forêts, en plus de représenter l’habitat le plus riche en espèces de la planète, sont des puits naturels du CO2 atmosphérique. La déforestation accélère et favorise leur disparition dans un contexte de réchauffement du climat, et donc favorise une accélération du réchauffement (boucle de rétroaction positive). Source : https://agupubs.onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1029/2007GL029695

Ce que nous a appris la crise du coronavirus

La crise sanitaire et surtout le confinement d’une partie du monde (celle qui pollue le plus) a permis de baisser les rejets de CO2. Ce sera une des rares années où le CO2 émis ne va pas être un record et surtout la première année où nous respecterons les accords de Paris à l’échelle globale. Cette année, le jour du dépassement de la terre a même gagné 3 semaines, youpi !

Nous devrions observer cette année une baisse des émissions d’environ 4 à 6%. C’est à la fois beaucoup, et pas tant que ça. Nous parlons en effet d’une baisse des émissions de CO2 et absolument pas une baisse de la concentration de CO2 dans l’atmosphère qui elle continue largement d’augmenter et qui est le seul facteur à avoir un impact sur le réchauffement climatique. Ce n’est pas parce que vous jetez votre poubelle tous les 3 jours plutôt que tous les 2 jours que vos déchets ne vont pas s’accumuler dans la rue. Ce chiffre montre aussi que l’impact réel de cette crise sanitaire et des mesures qui ont été prises n’est finalement pas si grand. Nous avions l’impression que le monde était à l’arrêt, les individus ne pouvaient pas sortir de chez eux pendant 2 mois, les entreprises majoritairement fermées et pourtant sur l’année, nous n’observons qu’une variation de quelques pourcentages des émissions de CO2. Cela est évidemment dû au fait que nous n’avons pas tous été confinés sur la planète et que nous n’avons pas été confiné plus de quelques semaines sur une année. Au moment de la crise en revanche, les émissions ont parfois chuté de 20% par rapport à 2019 avec des variations importantes entre les secteurs, pays etc (voir figures ci-dessous).

figure4
Alors que globalement les émissions journalières de CO2 ont baissé dans tous les secteurs, les émissions dues à la production d’électricité (residential) sont restées stables, voire ont légèrement augmenté pendant le confinement. Source : https://www.nature.com/articles/s41558-020-0797-x/figures/3
Fig. 3
Baisse des émissions de CO2 de l’année 2020, calculée au mois de Mai 2020. Attention, une nouvelle fois nous parlons d’émission et donc de la quantité rejetée quotidiennement dans l’atmosphère, on ne parle absolument pas de concentration de CO2 qui elle continue d’augmenter et qui est le seul paramètre à avoir un effet sur le réchauffement. Source : https://www.nature.com/articles/s41558-020-0797-x/figures/3

Cela signifie que la mise à l’arrêt de notre système économique peut largement faire baisser les émissions de CO2, rapidement et efficacement. Si nous souhaitons limiter les effets du réchauffement climatique à +2°C en suivant les accords de Paris, il faudrait être en mesure de d’avoir une baisse similaire sur la quantité rejetée de CO2 tous les ans. Pour que vous compreniez bien ce que cela implique, il faudrait un confinement identique à celui de 2020 supplémentaire tous les ans. Et oui, car cette année nous avons baissé nos émissions de 5% (environ) par rapport à 2019. Mais l’année prochaine, il nous faudra baisser de 5% nos émissions par rapport à 2020, où nous avons déjà eu un confinement. Il faudrait donc 2 confinements en 2021, 3 confinements en 2022 etc.

Vu la crise économique actuelle résultant de cette baisse infime des émissions de CO2, il est totalement invraisemblable d’imaginer répéter et doubler cela l’année prochaine. C’est économiquement impossible, et pourtant, c’est pour le moment la seule option fonctionnelle. Cela démontre parfaitement combien tout notre système économique est dépendant de la consommation et donc des émissions de CO2. Le baril de pétrole a même été « gratuit » durant le confinement suite à l’effondrement de la demande (et à la gue-guerre des pays producteurs). Nous sommes donc loin, très loin de pouvoir assumer les efforts titanesques qu’il faudrait mettre en place si nous souhaitions réellement changer notre impact sur le climat, à moins de sacrifier l’économie telle que nous la connaissons. Nous n’arrêterons pas le réchauffement climatique.

Pour terminer sur une note négative

Même si nous arrivons par une méthode inconnue à baisser nos émissions de CO2 jusqu’à la neutralité en 2050 et que nous limitons le réchauffement climatique à +2°C, cela ne veut pas dire que tout sera parfait pour autant. Une bonne partie du CO2 rejeté dans l’atmosphère aujourd’hui y restera des centaines, voire des milliers d’année. Nous influons donc actuellement sur le climat à long terme de notre planète !

D’un point de vue climatique, un monde à +2°C est très différent d’un monde à +1°C comme il l’est actuellement, et les changements prennent généralement du temps à être perceptibles à cause de la résilience des systèmes. +2°C c’est déjà une avancée des déserts, une désertification des alentours de la méditerranée, des longues périodes de sécheresse, des orages et phénomènes météorologiques violents plus fréquents (inondations, grêle vent violent voire tornades comme en Italie fin Août 2020), des canicules encore plus extrêmes en été etc.

D’un point de vue plus sociétal, réussir à rester sous les +2°C ne va pas être une partie de plaisir. Il ne faut pas croire que nous pouvons limiter notre impact climatique sans drastiquement changer nos habitudes. En vrac, cela signifie moins d’importations en tous genres : nourriture, électroménager, gadgets & technologies comme les smartphones, les ordinateurs, voitures etc. Cela signifie ne plus manger autant de bananes/d’avocats cultivés à l’autre bout du monde, ne plus acheter d’appareils électroniques neufs, ne pas jeter mais réparer ces mêmes appareils, ne pas changer de téléphone ou d’ordinateur tous les ans, ne plus acheter sur des gros sites à l’emprunte carbone désastreuse (Amazone par exemple) et la liste est longue. Mais cela signifie aussi une réduction drastique des voyages en avion, quasiment plus de déplacements en voiture, moins de confort (chauffage etc.) et beaucoup moins de consommation de manière globale.

Comme le dit J-M. Jancovici, cela revient à diviser par environ 6 la consommation individuelle de pétrole par rapport à la génération précédente, car nous sommes plus nombreux, nous avons accès à une quantité effroyable de technologie avec une emprunte carbone terrifiante, nous voyageons beaucoup plus, nous sommes déjà habitués à un confort gourmand en énergies fossiles et on nous pousse toujours plus à la consommation plutôt qu’à la sobriété. Cela vous paraît jouable ? Bof…

Evidemment, ce ne sont pas les plus pauvres qui consomment le plus. Néanmoins, les citoyens européens sont parmi les plus riches relativement au reste du monde et surtout parmi les plus gros consommateur et pollueur car nous délocalisons la majorité de notre pollution vers d’autres pays (au pif, la Chine) en important leurs produits. En réalité, et aussi terrible que cela puisse paraître car il est toujours plus facile de dire aux autres de changer, c’est à nous tout-e-s de faire le maximum d’efforts, même les plus modestes.

figure3
Même si l’on respectait les accords de Paris et que l’on maintenait la température globale en dessous de +2°C, de larges zones notamment tropicales deviendraient tout bonnement inhabitables pour les humains (second graphique RCP 2.6). Si nous continuons sur notre lancée, c’est toute la ceinture tropicale qui sera invivable (graphique du bas RCP 8.5). Source : https://www.nature.com/articles/nclimate3322?dom=prime&src=syn

Histoire de finir sur une touche positive (quand même), la crise sanitaire nous a montré qu’il était possible de créer de l’argent sans trop de problèmes et un investissement massif et rapide vers une réelle transition énergétique est une nécessité absolue. Nous avons aussi vu que nous pouvions accepter des mesures contraignantes face à l’urgence et il faudra nécessairement mettre en place des restrictions pour limiter notre consommation. Par exemple, nous pourrions avoir des seuils individuels d’émission de CO2 à ne pas dépasser qui prendraient en compte les voyages, les transports mais aussi nos biens de consommation. J’aime beaucoup cette idée de « seuil individuel » carbone à ne pas dépasser car ce serait une restriction universelle plus juste qu’une taxe qui ne changera rien (les pauvres qui ne consomment rien consommeront moins, et les riches qui peuvent payer la taxe continueront à polluer).

Sachant que le pétrole commence de toutes manières à manquer, ces changements profonds se feront de gré ou de force, plus nous nous y prenons tôt, plus nous pouvons nous adapter tranquillement, moins le climat se réchauffe, plus se sera facile. En effet, il y a fort à parier que nous limiterons nos émissions lorsque le pétrole deviendra trop cher. Je vous laisse d’excellentes vidéos qui m’ont beaucoup inspirées si vous souhaitez creuser le sujet :

Le Réveilleur et les climats passés, n’hésitez pas à regarder ses vidéos qui décortiquent le changement climatique, c’est long et difficile à comprendre pour le commun des mortelles mais il vulgarise très bien l’information scientifique : https://www.youtube.com/watch?v=NRdaPrMNrkI

Quelques conférences de J-M Jancovici qui a une vision très éclairée sur le CO2, l’énergie, notre société et le changement climatique: https://www.youtube.com/watch?v=UM3EW01_PUY ; https://www.youtube.com/watch?v=v8qGglY_jM4 . Les deux conférences sont similaires mais l’une est plus détaillée que l’autre.

Enjoy !

Pinguicula primuliflora, plus résistante qu’on ne le croit

Je cultive cette espèce depuis une quinzaine d’années maintenant et je voulais faire un point rapide sur sa culture et notamment sa tolérance au froid : j’ai en effet quelques plantes qui poussent en tourbière extérieure toute l’année, en Savoie, où les gelées peuvent être assez fortes en hiver. Je vous détaille ici ma méthode de culture et ma compréhension de cette résistance.

Localisation & climat

Pinguicula primuliflora pousse dans le Sud-Est des États-Unis où le climat est dit sub-tropical, au même titre que les Sarracenia ou la dionée. Elle pousse d’ailleurs très souvent en compagnie de Sarracenia dans le sud des états d’Alabama et du Mississippi. Voici une carte des observations de cette espèce en milieu naturel, issu du site GBif

Observations directes géoréférencées de Pinguicula primuliflora en Mai 2020

Cette espèce pousse dans des milieux très humides, parfois inondés, et demande donc beaucoup d’eau en culture. C’est pour cette raison qu’elle se plaît généralement avec de l’eau jusqu’au niveau de la rosette et qu’elle survie très bien plusieurs semaines sous l’eau. Cette abondance d’eau permet entre-autre sa multiplication végétative très caractéristique, et redoutablement efficace, avec la création de nouvelles plantules à l’extrémité des feuilles (ce qui est plus rare si l’arrosage est plus modéré).

Concernant les températures, cette région reste relativement chaude toute l’année, mais l’Amérique du Nord subit souvent des descentes de vortex polaires, c’est-à-dire des masses d’air froid qui sont éjectées du pôle Nord et qui redescendent le long du continent, parfois jusqu’au Sud des États-Unis. Ainsi, les minimales observées dans la région au mois de Janvier tournent autours de 0°C, mais les records de fraîcheur peuvent tomber très bas (-33°C au Nord de l’Alabama, -27°C en Louisiane ou encore -28°C au Mississippi). Il peut donc faire froid, très froid, dans le sud des États-Unis, mais ces événements ne durent généralement pas plus de quelques jours, ce qui est différent des gelées constantes d’un point de vue purement adaptatif pour les espèces. Ces descentes d’air froid jusque dans le sud des États-Unis devraient d’ailleurs expliquer pourquoi les Sarracenia résistent très bien au froid alors que le climat est en moyenne plutôt doux.

La fleur caractéristique de Pinguicula primuliflora

En culture

Pinguicula primuliflora est plus fragile que les Sarracenia car elle ne possède pas de rhizome enterré lui permettant de stocker de l’énergie, de se protéger l’hiver, et de repartir à la belle saison si le froid a été trop intense. En revanche, elle possède de grosses racines pouvant faire office d’organes de stockage et il n’est pas rare que le feuillage disparaisse totalement en hiver avant de repartir du cœur de la rosette au printemps. Ses racines lui permettent donc de supporter quelques gelées mais il faudra la protéger davantage si vous souhaitez qu’elle passe l’hiver dehors sous nos latitudes (quoique dans les régions côtières où le gel est rare, ce n’est peut être même pas nécessaire !).

Chez moi, elle supporte très bien les hivers savoyards en serre froide, où la température peut descendre jusqu’à -10°C la nuit (ponctuellement) mais remonte assez vite en journée pour peu qu’il y ait un rayon de soleil. Mais depuis quelques années, j’ai plusieurs plants qui se développent en tourbière extérieure avec mes Sarracenia et ils se portent à merveille. Ils fleurissent peu par rapport aux plantes en serre mais se multiplient et poussent correctement à la belle saison. Attention tout de même, les derniers hivers ont été globalement assez doux, ce qui n’a pas empêché quelques épisodes brefs mais particulièrement froids où les températures n’ont pas dépassé les 0°C sur quelques jours (en 2018 notamment).

Mais alors comment cette espèce a pu survivre aux derniers hivers à l’extérieur ? Le secret de cette réussite (involontaire !) est, je pense, dans l’utilisation de l’eau et d’une protection naturelle (tout aussi involontaire). En effet, durant l’hiver, les plantes sont noyées sous quelques centimètres d’eau et recouvertes par des feuilles d’arbres qui tombent dans la tourbière à la fin de l’automne ainsi que par quelques graminées qui sèchent et meurent. Cette légère protection naturelle ajoutée à la noyade lui permettent de résister à de belles gelées, de l’ordre de -5 ou -6°C durant la nuit sans aucun soucis. La température est très probablement tombée plus bas ponctuellement durant la nuit. Il arrive même régulièrement que l’eau gèle en surface, ce qui n’a pas l’air d’impacter les plantes, au contraire, cela pourrait même les protéger davantage du froid car la glace est un excellent isolant. Il arrive aussi que toute la rosette soit prise dans la glace, sans réelles conséquences. Ce sont probablement ces deux éléments (la noyade et la protection par les végétaux morts) qui lui permettent aussi de se maintenir en milieu naturel lors des épisodes de gel !

Pour résumer, si vous souhaitez maintenir Pinguicula primuliflora à l’extérieur, n’hésitez pas à la noyer sous quelques cm d’eau pendant l’hiver et à la recouvrir d’herbes/feuilles mortes. Personnellement je ne fais absolument rien intentionnellement, le niveau de l’eau monte « naturellement » dans la tourbière en hiver et les graminées aux alentours meurent tout aussi « naturellement » lorsqu’il commence à faire froid. Je conseillerais aussi de l’exposer plutôt au soleil du matin, cela permet à la température de rapidement monter et d’éviter à la plante de rester trop longtemps gelée. De plus, elle supporte moyennement bien le plein soleil dans la journée et je la cultive généralement à l’ombre dans la serre.

Pinguicula primuliflora en tourbière extérieur. Notez l’abondance d’eau ainsi que les débris végétaux qui lui ont permis de supporter les derniers hivers sans soucis en Savoie.

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez aller plus loin dans vos recherches, je vous mets quelques liens pratiques à disposition. N’hésitez pas à me faire part de vos propres observations et expériences sur cette espèce !

Climat aux Etats-Unis :

https://en.wikipedia.org/wiki/U.S._state_and_territory_temperature_extremes

https://fr.wikipedia.org/wiki/Climat_des_%C3%89tats-Unis#Les_r%C3%A9gions_subtropicales_du_Sud-Est

Pour en savoir plus sur la culture de P. primuliflora :

http://www.pinguicula.org/A_world_of_Pinguicula_2/Pages/pinguicula_primuliflora.htm

Enjoy !

Comment ré-ensauvager son jardin ?

En cette période de confinement, je prends un peu de temps pour vous écrire un court article concernant le « ré-ensauvagement » de nos espaces de vie. Nous savons que la biodiversité chute partout et de manière alarmante, ce sujet a déjà fait l’objet de nombreux articles sur le site. Face à ce constat nous pouvons agir pour limiter localement cet appauvrissement généralisé des écosystèmes. Une des solutions est de laisser la nature reprendre ses droits, notamment dans nos jardins en limitant la tonte.

Une prairie alpine est extrêmement riche en espèces végétales

Terrain de golf VS prairie sauvage

Il est très facile de se rendre compte qu’un jardin dont le gazon est régulièrement tondu héberge nettement moins d’espèces de plantes qu’une prairie sauvage avec des herbes hautes. Dans le premier cas, seule une dizaine / quinzaine d’espèces seront adaptées à ce type de condition. Dans le second cas, on peut allègrement trouver plus d’une centaine d’espèces différentes en fonction de la taille et de la qualité de la prairie.

Avoir beaucoup d’espèces de plantes c’est bien, mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Une grande diversité d’espèces végétales signifie plus de pollinisateurs, de champignons, de gastéropodes, de décomposeurs, de fouisseurs, de rongeurs et même de prédateurs (oiseaux, hérissons etc.). En effet, les plantes vont abriter toute une diversité d’animaux et créer tout un tas de micro-habitats très favorables à la biodiversité. Ces animaux vont ensuite alimenter un petit réseau trophique en servant de nourriture à d’autres organismes.

Lamium purpureum, une espèce qui supporte assez bien la tonte mais que l’on retrouvera surtout dans les coins inaccessibles

Que se passe-t-il si je laisse mon jardin complètement à l’abandon ?

Les écosystèmes ont une évolution naturelle. Si nous n’intervenons pas, des plantes de plus en plus compétitives (et de croissance lente) vont s’installer et remplacer la communauté d’espèce précédente. C’est ce que l’on appelle une succession végétale.

Lorsque l’on coupe l’herbe de notre jardin, ou que l’on rase une forêt, ou que l’on fauche une prairie, nous perturbons le milieu naturel. Les perturbations naturelles existent bien évidemment et elles sont même bénéfiques au maintien d’une grande diversité en créant plein de micro-habitats (explications plus bas). En revanche, nos perturbations sont bien trop intenses et répétées et ont donc plutôt tendance à réduire la diversité. Mais là n’est pas la question. Lorsque l’on exerce une pression sur un habitat, seules les espèces les plus adaptées à cette pression vont s’installer. Des espèces comme le pissenlit (Taraxacum officinalis), le trèfle blanc (Trifolium repens), la véronique (Veronica persica), les plantains (Plantago sp) ou la potentille (Potentilla aurea) par exemple, ne craignent pas d’être régulièrement coupées : leur cycle de vie est rapide, elle se reproduisent bien et repoussent facilement des racines. Elles vont donc dominer les jardins très entretenus car ce sont les seules qui le peuvent. On peut penser que naturellement, ces plantes devaient être beaucoup plus rares et pousser dans de petites zones perturbées proche de rivière, sur des falaises, après un feu, un chablis etc. Aujourd’hui, étant donné notre intervention permanente, ces espèces sont très communes.

Imaginons maintenons que nous n’intervenons plus du tout sur une pelouse, en la laissant en friche par exemple. Les premières années, les plantes citées au paragraphe précédent vont disparaître et vont être remplacées par de grandes graminées, et d’autres espèces de prairies, plus grandes et dont le cycle de vie est plus long. Les espèces habituées aux milieux perturbés ne sont pas de taille (littéralement) pour luter contre ces nouvelles espèces et seront alors exclues (c’est ce qu’on appelle l’exclusion compétitive). Le même schéma va se reproduire plusieurs années plus tard avec l’apparition des premiers arbustes, bien plus résistants aux petits problèmes et aléas météorologiques (manque d’eau, coup de chaud etc.). Ils vont petit à petit « refermer » la prairie et laisser la place aux premiers arbres. Après quelques décennies, une forêt s’est formée. Il faut savoir que les forêts ont leur propre succession de communautés végétales avec d’abord des espèces à croissance rapide mais stockant peu de réserves et, à la fin, des espèces plutôt lentes mais qui conservent beaucoup de ressources. Si maintenant on imagine qu’aucune perturbation n’a lieu, pas une tempête, pas un seul feu, pas une seule inondation pendant encore des décennies, des siècles voire des millénaires, au final, une seule espèce d’arbre va dominer le milieu : celle la plus adaptée aux conditions environnementales.

Pourtant, naturellement, il existe une myriade de petites perturbations, et le simple fait qu’un arbre meurt et tombe, entraînant avec lui ses voisins, crée un chablis, une zone lumineuse où des espèces adaptées aux milieux perturbées vont pouvoir pousser (pissenlit etc.) et recommencer localement une nouvelle succession. Une forêt naturelle est alors constituée d’une organisation de plein de patchs de différentes tailles, qui contiennent différentes communautés végétales en fonction de l’avancement de leur succession écologique mais aussi en fonction du type de milieu où elles se trouvent, car les habitats ne sont jamais complètement homogènes (sol, humidité, nutriment, ensoleillement, interactions etc.).

Veronica persica, une habituée des jardins

Mais du coup, que faut-il faire pour augmenter la biodiversité de mon jardin ?

Dans la majorité des habitats européens (hors zones humides, montagnes, falaises, plages etc.), si nous ne faisons rien, nous avons donc l’apparition de forêts dominées par quelques espèces. C’est ce que l’on appelle le « climax » de nos écosystèmes. Bon, l’idée n’est pas forcément de transformer votre jardin en forêt et vous serez de toutes manières morts avant d’en voir le résultat. Il est plus intéressant de transformer votre jardin en prairies. Les prairies de bonne qualité sont aujourd’hui très rares mais accueillent pourtant énormément d’espèces. Le plus simple sera de s’orienter vers une prairie maigre et sèche (à moins que vous n’ayez un ruisseau dans votre jardin, à ce moment vous faire une prairie humide). Une prairie maigre pousse sur une terre pauvre. Contrairement à ce que l’on pense, la majorité des plantes sauvages n’apprécient pas les terres riches, ce sont avant tout nos fruits et légumes qui ont besoin de cette richesse car ils ont été sélectionnés pour produire beaucoup, et donc « manger » beaucoup. Le problème, c’est que l’épandage de quantités astronomiques d’engrais dans les champs transforment les prairies maigres en écosystèmes moins diversifiés appelés « prairies grasses », c’est à dire avec un sol riche. Il faudra donc petit à petit amaigrir votre sol en exportant de la matière organique. Autrement dit, lorsque vous faucherez votre prairie, il ne faudra pas laisser la tonte à l’endroit où pousse votre prairie mais la mettre ailleurs (paillage, compost etc.), pour éviter d’enrichir le sol.

Concrètement, il n’y a pas une recette miracle mais voici plusieurs idées que vous pouvez combiner en fonction de la taille de votre jardin et de ce que vous voulez en faire.

  • Une zone tondue « normalement » est bien évidemment souhaitable si vous voulez vous balader dans votre jardin (faire jouer les enfants…). Vous pouvez donc créer des « chemins » tondus régulièrement afin de les emprunter sans piétiner le reste. Néanmoins, gardez à l’esprit que moins vous tondez mieux ce sera, pas besoin donc de le faire toutes les semaines. Personnellement je ne le fais que quand j’ai besoin de tonte pour pailler le potager.
  • Une zone sauvage mais entretenue où vous pouvez planter quelques graines de plantes fleuries, et choisir quelles espèces vous voulez conserver : vous pouvez de suite arracher votre ancien gazon et les plantes invasives / exotiques par exemple, pour faire de la place. Attention toutefois si vous souhaitez planter des graines de fleur achetées dans le commerce (type « prairie fleurie », « spécial pollinisateurs » etc.). Ces fleurs ne sont jamais locales, elles sont parfois indigènes, elles sont parfois exotiques. Il est important de bien se renseigner sur les espèces contenues dans les sachets pour éviter d’implanter des espèces potentiellement à risque pour nos écosystèmes. Même si les espèces que vous avez trouvées sont indigènes, elles n’ont très probablement pas été prélevées dans votre région et donc la génétique des plantes sera différente de celles de votre région. Ce n’est pas extrêmement grave, mais le mieux reste d’aller chercher des graines de plantes sauvages vous-même. Vous pouvez aussi planter des plantes comestibles ou utiles dans cette zone.
  • Une zone que vous laissez sauvage, sans entretien, pas d’arrosage, pas de plantation, rien du tout. Il est préférable de faucher cette zone d’abord 2 à 3 fois pendant la belle saison (Mars – Octobre) pour laisser la place et le temps aux espèces de prairie d’arriver et de s’installer plus rapidement (même si ce n’est vraiment pas obligatoire). Ensuite, lorsque vous avez une communauté végétale solide avec plusieurs espèces nouvelles, il est préférable de faucher peu, une fois dans l’été après la création de graines par exemple, et une autre fois en hiver si vous le souhaitez, en exportant bien la tonte ailleurs. Dans cette zone sauvage, vous pouvez laisser des îlots complètement sauvages sans jamais les faucher pour aider les insectes à passer l’hiver : certains aiment se réfugier dans des tiges creuses et mortes.
Silene latifolia peut être une des premières espèces à venir coloniser votre jardin s’il est peu entretenu

Quels sont les avantages de ces pratiques ?

En plus d’améliorer significativement la biodiversité locale, il y a plusieurs autres avantages. Déjà, il n’y a plus besoin d’arroser votre jardin, les plantes locales sont parfaitement adaptées à nos conditions climatiques. Bien sûr vous pouvez oublier le désherbant ou l’anti-mousse car vous voulez justement que les espèces indigènes poussent, mais vous pourrez aussi oublier les anti-limaces car leurs prédateurs vont finir par revenir. Il n’y a presque aucun entretien nécessaire, juste une fauche / tonte de temps en temps et peut-être un peu de préparation de votre sol s’il est trop argileux en ajoutant du sable plus ou moins grossier. Mise à part la mise en place de la prairie, la fauche et l’éventuelle récolte de graines à la fin de l’année, aucun entretien n’est nécessaire. Vous gagnez donc du temps, de l’argent et de la biodiversité. Vous pourrez aussi observer le retour de nombreux insectes, oiseaux voire de petits animaux et en première ligne le hérisson ! Enfin, les plantes de prairies sont généralement très fleuries et leur floraison est étalée dans l’année, c’est une bonne solution si vous souhaitez un jardin esthétique et écologique.

Si vous souhaitez pousser encore plus loin, vous pouvez aussi mettre en place une petite mare dans votre jardin pour voir revenir des libellules, voire quelques batraciens. Les zones humides sont en effet les habitats parmi les plus importants pour la biodiversité et sont aussi les plus menacés !

Malheureusement, ce n’est pas accessible à tout le monde, il faut déjà avoir un jardin et le mieux est d’être propriétaire. En effet, si vous êtes locataire, vous devez impérativement vous renseigner sur l’entretien des espaces verts de votre résidence. Beaucoup d’agences immobilières ne tolèrent pas des gazons « non entretenus ».

Enjoy !

EDIT du 09.04.2020 : Voici un article très complémentaire pour aller plus loin dans la réflexion : https://blog.defi-ecologique.com/10-gestes-simples-amenager-jardin-plein-de-vie/