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Pinguicula primuliflora, plus résistante qu’on ne le croit

Je cultive cette espèce depuis une quinzaine d’années maintenant et je voulais faire un point rapide sur sa culture et notamment sa tolérance au froid : j’ai en effet quelques plantes qui poussent en tourbière extérieure toute l’année, en Savoie, où les gelées peuvent être assez fortes en hiver. Je vous détaille ici ma méthode de culture et ma compréhension de cette résistance.

Localisation & climat

Pinguicula primuliflora pousse dans le Sud-Est des États-Unis où le climat est dit sub-tropical, au même titre que les Sarracenia ou la dionée. Elle pousse d’ailleurs très souvent en compagnie de Sarracenia dans le sud des états d’Alabama et du Mississippi. Voici une carte des observations de cette espèce en milieu naturel, issu du site GBif

Observations directes géoréférencées de Pinguicula primuliflora en Mai 2020

Cette espèce pousse dans des milieux très humides, parfois inondés, et demande donc beaucoup d’eau en culture. C’est pour cette raison qu’elle se plaît généralement avec de l’eau jusqu’au niveau de la rosette et qu’elle survie très bien plusieurs semaines sous l’eau. Cette abondance d’eau permet entre-autre sa multiplication végétative très caractéristique, et redoutablement efficace, avec la création de nouvelles plantules à l’extrémité des feuilles (ce qui est plus rare si l’arrosage est plus modéré).

Concernant les températures, cette région reste relativement chaude toute l’année, mais l’Amérique du Nord subit souvent des descentes de vortex polaires, c’est-à-dire des masses d’air froid qui sont éjectées du pôle Nord et qui redescendent le long du continent, parfois jusqu’au Sud des États-Unis. Ainsi, les minimales observées dans la région au mois de Janvier tournent autours de 0°C, mais les records de fraîcheur peuvent tomber très bas (-33°C au Nord de l’Alabama, -27°C en Louisiane ou encore -28°C au Mississippi). Il peut donc faire froid, très froid, dans le sud des États-Unis, mais ces événements ne durent généralement pas plus de quelques jours, ce qui est différent des gelées constantes d’un point de vue purement adaptatif pour les espèces. Ces descentes d’air froid jusque dans le sud des États-Unis devraient d’ailleurs expliquer pourquoi les Sarracenia résistent très bien au froid alors que le climat est en moyenne plutôt doux.

La fleur caractéristique de Pinguicula primuliflora

En culture

Pinguicula primuliflora est plus fragile que les Sarracenia car elle ne possède pas de rhizome enterré lui permettant de stocker de l’énergie, de se protéger l’hiver, et de repartir à la belle saison si le froid a été trop intense. En revanche, elle possède de grosses racines pouvant faire office d’organes de stockage et il n’est pas rare que le feuillage disparaisse totalement en hiver avant de repartir du cœur de la rosette au printemps. Ses racines lui permettent donc de supporter quelques gelées mais il faudra la protéger davantage si vous souhaitez qu’elle passe l’hiver dehors sous nos latitudes (quoique dans les régions côtières où le gel est rare, ce n’est peut être même pas nécessaire !).

Chez moi, elle supporte très bien les hivers savoyards en serre froide, où la température peut descendre jusqu’à -10°C la nuit (ponctuellement) mais remonte assez vite en journée pour peu qu’il y ait un rayon de soleil. Mais depuis quelques années, j’ai plusieurs plants qui se développent en tourbière extérieure avec mes Sarracenia et ils se portent à merveille. Ils fleurissent peu par rapport aux plantes en serre mais se multiplient et poussent correctement à la belle saison. Attention tout de même, les derniers hivers ont été globalement assez doux, ce qui n’a pas empêché quelques épisodes brefs mais particulièrement froids où les températures n’ont pas dépassé les 0°C sur quelques jours (en 2018 notamment).

Mais alors comment cette espèce a pu survivre aux derniers hivers à l’extérieur ? Le secret de cette réussite (involontaire !) est, je pense, dans l’utilisation de l’eau et d’une protection naturelle (tout aussi involontaire). En effet, durant l’hiver, les plantes sont noyées sous quelques centimètres d’eau et recouvertes par des feuilles d’arbres qui tombent dans la tourbière à la fin de l’automne ainsi que par quelques graminées qui sèchent et meurent. Cette légère protection naturelle ajoutée à la noyade lui permettent de résister à de belles gelées, de l’ordre de -5 ou -6°C durant la nuit sans aucun soucis. La température est très probablement tombée plus bas ponctuellement durant la nuit. Il arrive même régulièrement que l’eau gèle en surface, ce qui n’a pas l’air d’impacter les plantes, au contraire, cela pourrait même les protéger davantage du froid car la glace est un excellent isolant. Il arrive aussi que toute la rosette soit prise dans la glace, sans réelles conséquences. Ce sont probablement ces deux éléments (la noyade et la protection par les végétaux morts) qui lui permettent aussi de se maintenir en milieu naturel lors des épisodes de gel !

Pour résumer, si vous souhaitez maintenir Pinguicula primuliflora à l’extérieur, n’hésitez pas à la noyer sous quelques cm d’eau pendant l’hiver et à la recouvrir d’herbes/feuilles mortes. Personnellement je ne fais absolument rien intentionnellement, le niveau de l’eau monte « naturellement » dans la tourbière en hiver et les graminées aux alentours meurent tout aussi « naturellement » lorsqu’il commence à faire froid. Je conseillerais aussi de l’exposer plutôt au soleil du matin, cela permet à la température de rapidement monter et d’éviter à la plante de rester trop longtemps gelée. De plus, elle supporte moyennement bien le plein soleil dans la journée et je la cultive généralement à l’ombre dans la serre.

Pinguicula primuliflora en tourbière extérieur. Notez l’abondance d’eau ainsi que les débris végétaux qui lui ont permis de supporter les derniers hivers sans soucis en Savoie.

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez aller plus loin dans vos recherches, je vous mets quelques liens pratiques à disposition. N’hésitez pas à me faire part de vos propres observations et expériences sur cette espèce !

Climat aux Etats-Unis :

https://en.wikipedia.org/wiki/U.S._state_and_territory_temperature_extremes

https://fr.wikipedia.org/wiki/Climat_des_%C3%89tats-Unis#Les_r%C3%A9gions_subtropicales_du_Sud-Est

Pour en savoir plus sur la culture de P. primuliflora :

http://www.pinguicula.org/A_world_of_Pinguicula_2/Pages/pinguicula_primuliflora.htm

Enjoy !

Comment ré-ensauvager son jardin ?

En cette période de confinement, je prends un peu de temps pour vous écrire un court article concernant le « ré-ensauvagement » de nos espaces de vie. Nous savons que la biodiversité chute partout et de manière alarmante, ce sujet a déjà fait l’objet de nombreux articles sur le site. Face à ce constat nous pouvons agir pour limiter localement cet appauvrissement généralisé des écosystèmes. Une des solutions est de laisser la nature reprendre ses droits, notamment dans nos jardins en limitant la tonte.

Une prairie alpine est extrêmement riche en espèces végétales

Terrain de golf VS prairie sauvage

Il est très facile de se rendre compte qu’un jardin dont le gazon est régulièrement tondu héberge nettement moins d’espèces de plantes qu’une prairie sauvage avec des herbes hautes. Dans le premier cas, seule une dizaine / quinzaine d’espèces seront adaptées à ce type de condition. Dans le second cas, on peut allègrement trouver plus d’une centaine d’espèces différentes en fonction de la taille et de la qualité de la prairie.

Avoir beaucoup d’espèces de plantes c’est bien, mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Une grande diversité d’espèces végétales signifie plus de pollinisateurs, de champignons, de gastéropodes, de décomposeurs, de fouisseurs, de rongeurs et même de prédateurs (oiseaux, hérissons etc.). En effet, les plantes vont abriter toute une diversité d’animaux et créer tout un tas de micro-habitats très favorables à la biodiversité. Ces animaux vont ensuite alimenter un petit réseau trophique en servant de nourriture à d’autres organismes.

Lamium purpureum, une espèce qui supporte assez bien la tonte mais que l’on retrouvera surtout dans les coins inaccessibles

Que se passe-t-il si je laisse mon jardin complètement à l’abandon ?

Les écosystèmes ont une évolution naturelle. Si nous n’intervenons pas, des plantes de plus en plus compétitives (et de croissance lente) vont s’installer et remplacer la communauté d’espèce précédente. C’est ce que l’on appelle une succession végétale.

Lorsque l’on coupe l’herbe de notre jardin, ou que l’on rase une forêt, ou que l’on fauche une prairie, nous perturbons le milieu naturel. Les perturbations naturelles existent bien évidemment et elles sont même bénéfiques au maintien d’une grande diversité en créant plein de micro-habitats (explications plus bas). En revanche, nos perturbations sont bien trop intenses et répétées et ont donc plutôt tendance à réduire la diversité. Mais là n’est pas la question. Lorsque l’on exerce une pression sur un habitat, seules les espèces les plus adaptées à cette pression vont s’installer. Des espèces comme le pissenlit (Taraxacum officinalis), le trèfle blanc (Trifolium repens), la véronique (Veronica persica), les plantains (Plantago sp) ou la potentille (Potentilla aurea) par exemple, ne craignent pas d’être régulièrement coupées : leur cycle de vie est rapide, elle se reproduisent bien et repoussent facilement des racines. Elles vont donc dominer les jardins très entretenus car ce sont les seules qui le peuvent. On peut penser que naturellement, ces plantes devaient être beaucoup plus rares et pousser dans de petites zones perturbées proche de rivière, sur des falaises, après un feu, un chablis etc. Aujourd’hui, étant donné notre intervention permanente, ces espèces sont très communes.

Imaginons maintenons que nous n’intervenons plus du tout sur une pelouse, en la laissant en friche par exemple. Les premières années, les plantes citées au paragraphe précédent vont disparaître et vont être remplacées par de grandes graminées, et d’autres espèces de prairies, plus grandes et dont le cycle de vie est plus long. Les espèces habituées aux milieux perturbés ne sont pas de taille (littéralement) pour luter contre ces nouvelles espèces et seront alors exclues (c’est ce qu’on appelle l’exclusion compétitive). Le même schéma va se reproduire plusieurs années plus tard avec l’apparition des premiers arbustes, bien plus résistants aux petits problèmes et aléas météorologiques (manque d’eau, coup de chaud etc.). Ils vont petit à petit « refermer » la prairie et laisser la place aux premiers arbres. Après quelques décennies, une forêt s’est formée. Il faut savoir que les forêts ont leur propre succession de communautés végétales avec d’abord des espèces à croissance rapide mais stockant peu de réserves et, à la fin, des espèces plutôt lentes mais qui conservent beaucoup de ressources. Si maintenant on imagine qu’aucune perturbation n’a lieu, pas une tempête, pas un seul feu, pas une seule inondation pendant encore des décennies, des siècles voire des millénaires, au final, une seule espèce d’arbre va dominer le milieu : celle la plus adaptée aux conditions environnementales.

Pourtant, naturellement, il existe une myriade de petites perturbations, et le simple fait qu’un arbre meurt et tombe, entraînant avec lui ses voisins, crée un chablis, une zone lumineuse où des espèces adaptées aux milieux perturbées vont pouvoir pousser (pissenlit etc.) et recommencer localement une nouvelle succession. Une forêt naturelle est alors constituée d’une organisation de plein de patchs de différentes tailles, qui contiennent différentes communautés végétales en fonction de l’avancement de leur succession écologique mais aussi en fonction du type de milieu où elles se trouvent, car les habitats ne sont jamais complètement homogènes (sol, humidité, nutriment, ensoleillement, interactions etc.).

Veronica persica, une habituée des jardins

Mais du coup, que faut-il faire pour augmenter la biodiversité de mon jardin ?

Dans la majorité des habitats européens (hors zones humides, montagnes, falaises, plages etc.), si nous ne faisons rien, nous avons donc l’apparition de forêts dominées par quelques espèces. C’est ce que l’on appelle le « climax » de nos écosystèmes. Bon, l’idée n’est pas forcément de transformer votre jardin en forêt et vous serez de toutes manières morts avant d’en voir le résultat. Il est plus intéressant de transformer votre jardin en prairies. Les prairies de bonne qualité sont aujourd’hui très rares mais accueillent pourtant énormément d’espèces. Le plus simple sera de s’orienter vers une prairie maigre et sèche (à moins que vous n’ayez un ruisseau dans votre jardin, à ce moment vous faire une prairie humide). Une prairie maigre pousse sur une terre pauvre. Contrairement à ce que l’on pense, la majorité des plantes sauvages n’apprécient pas les terres riches, ce sont avant tout nos fruits et légumes qui ont besoin de cette richesse car ils ont été sélectionnés pour produire beaucoup, et donc « manger » beaucoup. Le problème, c’est que l’épandage de quantités astronomiques d’engrais dans les champs transforment les prairies maigres en écosystèmes moins diversifiés appelés « prairies grasses », c’est à dire avec un sol riche. Il faudra donc petit à petit amaigrir votre sol en exportant de la matière organique. Autrement dit, lorsque vous faucherez votre prairie, il ne faudra pas laisser la tonte à l’endroit où pousse votre prairie mais la mettre ailleurs (paillage, compost etc.), pour éviter d’enrichir le sol.

Concrètement, il n’y a pas une recette miracle mais voici plusieurs idées que vous pouvez combiner en fonction de la taille de votre jardin et de ce que vous voulez en faire.

  • Une zone tondue « normalement » est bien évidemment souhaitable si vous voulez vous balader dans votre jardin (faire jouer les enfants…). Vous pouvez donc créer des « chemins » tondus régulièrement afin de les emprunter sans piétiner le reste. Néanmoins, gardez à l’esprit que moins vous tondez mieux ce sera, pas besoin donc de le faire toutes les semaines. Personnellement je ne le fais que quand j’ai besoin de tonte pour pailler le potager.
  • Une zone sauvage mais entretenue où vous pouvez planter quelques graines de plantes fleuries, et choisir quelles espèces vous voulez conserver : vous pouvez de suite arracher votre ancien gazon et les plantes invasives / exotiques par exemple, pour faire de la place. Attention toutefois si vous souhaitez planter des graines de fleur achetées dans le commerce (type « prairie fleurie », « spécial pollinisateurs » etc.). Ces fleurs ne sont jamais locales, elles sont parfois indigènes, elles sont parfois exotiques. Il est important de bien se renseigner sur les espèces contenues dans les sachets pour éviter d’implanter des espèces potentiellement à risque pour nos écosystèmes. Même si les espèces que vous avez trouvées sont indigènes, elles n’ont très probablement pas été prélevées dans votre région et donc la génétique des plantes sera différente de celles de votre région. Ce n’est pas extrêmement grave, mais le mieux reste d’aller chercher des graines de plantes sauvages vous-même. Vous pouvez aussi planter des plantes comestibles ou utiles dans cette zone.
  • Une zone que vous laissez sauvage, sans entretien, pas d’arrosage, pas de plantation, rien du tout. Il est préférable de faucher cette zone d’abord 2 à 3 fois pendant la belle saison (Mars – Octobre) pour laisser la place et le temps aux espèces de prairie d’arriver et de s’installer plus rapidement (même si ce n’est vraiment pas obligatoire). Ensuite, lorsque vous avez une communauté végétale solide avec plusieurs espèces nouvelles, il est préférable de faucher peu, une fois dans l’été après la création de graines par exemple, et une autre fois en hiver si vous le souhaitez, en exportant bien la tonte ailleurs. Dans cette zone sauvage, vous pouvez laisser des îlots complètement sauvages sans jamais les faucher pour aider les insectes à passer l’hiver : certains aiment se réfugier dans des tiges creuses et mortes.
Silene latifolia peut être une des premières espèces à venir coloniser votre jardin s’il est peu entretenu

Quels sont les avantages de ces pratiques ?

En plus d’améliorer significativement la biodiversité locale, il y a plusieurs autres avantages. Déjà, il n’y a plus besoin d’arroser votre jardin, les plantes locales sont parfaitement adaptées à nos conditions climatiques. Bien sûr vous pouvez oublier le désherbant ou l’anti-mousse car vous voulez justement que les espèces indigènes poussent, mais vous pourrez aussi oublier les anti-limaces car leurs prédateurs vont finir par revenir. Il n’y a presque aucun entretien nécessaire, juste une fauche / tonte de temps en temps et peut-être un peu de préparation de votre sol s’il est trop argileux en ajoutant du sable plus ou moins grossier. Mise à part la mise en place de la prairie, la fauche et l’éventuelle récolte de graines à la fin de l’année, aucun entretien n’est nécessaire. Vous gagnez donc du temps, de l’argent et de la biodiversité. Vous pourrez aussi observer le retour de nombreux insectes, oiseaux voire de petits animaux et en première ligne le hérisson ! Enfin, les plantes de prairies sont généralement très fleuries et leur floraison est étalée dans l’année, c’est une bonne solution si vous souhaitez un jardin esthétique et écologique.

Si vous souhaitez pousser encore plus loin, vous pouvez aussi mettre en place une petite mare dans votre jardin pour voir revenir des libellules, voire quelques batraciens. Les zones humides sont en effet les habitats parmi les plus importants pour la biodiversité et sont aussi les plus menacés !

Malheureusement, ce n’est pas accessible à tout le monde, il faut déjà avoir un jardin et le mieux est d’être propriétaire. En effet, si vous êtes locataire, vous devez impérativement vous renseigner sur l’entretien des espaces verts de votre résidence. Beaucoup d’agences immobilières ne tolèrent pas des gazons « non entretenus ».

Enjoy !

EDIT du 09.04.2020 : Voici un article très complémentaire pour aller plus loin dans la réflexion : https://blog.defi-ecologique.com/10-gestes-simples-amenager-jardin-plein-de-vie/

Les interactions plantes-animaux chez les plantes carnivores : cet article fait peau neuve !

Les organismes entretiennent de nombreuses interactions dans la nature pour leur survie. Les plantes carnivores, qui ont évolué pour attirer, capturer, tuer des proies et en tirer des bénéfices, ont tissé au fil du temps des interactions mutualistes parfois surprenantes avec des insectes et même des mammifères, notamment pour l’acquisition de leur nourriture… Voyons quelles sont ces stratégies évolutives

Retrouvez tous les articles ici : https://phagophytos.com/index-des-articles-documentaires-et-scientifiques/

C’est quoi une « interaction » ?

Il existe plusieurs types d’interactions entre les organismes, vous allez rapidement comprendre qu’elles ne sont pas toujours aussi évidentes qu’elles n’en ont l’air. En effet, du point de vue d’une espèce interagissant avec une autre, une interaction positive va lui apporter un bénéfice (nourriture, protection etc.), une interaction négative un inconvénient (moins de nourriture, voire la mort), mais il existe aussi des interactions neutres.

Prenons quelques exemples : la prédation (ou le parasitisme) représente une interaction entre deux organismes, positive pour le prédateur ou le parasite (obtention de nourriture et/ou de logis) et négative pour la proie ou l’hôte (réduction du feuillage, affaiblissement, mort etc.). La compétition représente une interaction négative pour les deux (ou plus !) organismes qui luttent pour l’obtention d’une ressource limitée (lumière, nutriment, espace etc.). Enfin, dans le cas de la symbiose ou du mutualisme, les organismes en interaction obtiennent tous des bénéfices. Nous pouvons maintenant compliquer un peu les choses avec le commensalisme qui représente une interaction positive pour une espèce et neutre pour une autre, par exemple, la facilitation entre des espèces arbustives et de petites plantes annuelles qui profitent de l’ombre créée par les premières sans pour autant perturber leur développement. En effet, les arbustes ont des racines profondes et ne sont pas impactés par la croissance des plantules, en revanche, les plantules sont largement bénéficiaires de la présence de l’arbuste qui crée un micro-climat plus frais et plus humide dans une région désertique. L’inverse du commensalisme s’appelle l’amensalisme et représente cette fois une interaction neutre pour un parti et négative pour l’autre, par exemple, le piétinement répété des végétaux par des animaux qui peut conduire à un changement de communauté végétal.

Photo 7 - Une image pour résumer le phénomène de facilitation
Une plante en coussin (Frankenia triandra), facilite l’implantation d’un jeune arbuste près du Salar de Uyuni, en Bolivie.

Les interactions classiques chez les plantes carnivores

Comme beaucoup d’autres espèces de plantes à fleur, les plantes carnivores ont besoin d’insectes pour la pollinisation des fleurs et donc la reproduction sexuée des espèces. Cette interaction est qualifiée de « mutualiste » car les deux organismes tirent des bénéfices de ce phénomène : l’insecte se nourrit de pollen et/ou de nectar et la plante se reproduit. Elles entretiennent aussi une interaction que l’on peut qualifier de « prédation » en capturant des insectes. En revanche, elles ont développé des mécanismes assez astucieux pour ne pas capturer leurs pollinisateurs ce qui pénaliserait leur reproduction et leur potentiel adaptatif. La fleur peut être produite avant les pièges, comme c’est le cas chez les Sarracenia, et ainsi séparer dans le temps la reproduction et la prédation. Elle peut aussi être perchée au sommet d’une longue hampe florale, loin des feuilles transformées en pièges, comme c’est le cas chez la dionée (Dionaea muscipula) ou chez de nombreuses Drosera. Enfin, les plantes carnivores peuvent produire des composés volatiles odorants ou des signaux visuels différents soit pour attirer les proies au niveau des pièges soit pour attirer les pollinisateurs au niveau des fleurs. Ces trois méthodes permettent la séparation temporelle, géographique et sensorielle des fleurs et des pièges.

Une abeille charpentière pollinise des fleurs de Sarracenia leucophylla en Europe. Cette abeille n’est pas capturée par les pièges qui commence à peine à se former.

Un mutualisme inattendu

Détaillons maintenant plusieurs interactions que les plantes carnivores entretiennent avec d’autres organismes (liste non exhaustive).

  • Commensalisme entre araignées et Sarracenia

Dans leurs milieux naturels, certaines araignées, notamment l’araignée lynx (Oxyopidae), profitent de l’attraction des insectes par les Sarracenia pour tisser leur toile à l’entrée des pièges ou à proximité de ces derniers augmentant ainsi ses chances de capturer des proies. La plante produisant plusieurs pièges ne se voit pas ou peu impactée par ce petit désagrément qui ne dure guère plus de quelques semaines en général. Ces mêmes araignées sont aussi capables d’entrer dans le piège d’un Sarracenia sans glisser sur les parois afin d’aller chercher leur repas dans l’antre de la plante carnivore. Ce type d’intéraction, vous l’aurez compris, est du commensalisme.

Araignée lynx postée à l’entrée du piège d’un Sarracenia flava. Photo : Sarracenia.com

Ce genre de phénomène est aussi régulièrement observé en culture et il n’est pas rare que des araignées tissent leur toile à proximité des urnes redoutablement attractives pour les insectes. D’autres interactions commensalistes sont observables comme par exemple ce papillon qui profite du nectar des Sarracenia sans risquer de se faire piéger grâce sa taille. La plante produisant du nectar en continu ne se voit pas impactée par la présence de ce papillon.

papillon sur Sarracenia octobre 2014 (5)

  • Punaises et Roridula

Passons maintenant aux vraies interactions mutualistes. Le Roridula gorgonias est une plante protocarnivore, cela signifie qu’elle est capable d’attirer et de capturer une proie mais ne produit pas d’enzymes digestives. Dans son milieu naturel en Afrique du Sud, cette plante héberge une petite punaise (Pameridea marlothii) qui vit sur ces feuilles et qui arrive à éviter les trichomes englués d’une résine extrêmement collante, plus encore que celle du genre Drosera. Cette punaise se nourrit des proies capturées par le Roridula et, en contre partie, ses déjections très riches en azote sont directement assimilées par les feuilles de la plante, lui permettant ainsi une meilleure croissance.

On lit souvent, à tord, que cette relation est une parfaite symbiose entre la plante et l’insecte. En réalité, il s’agit d’une interaction mutualiste car la plante peut survivre sans la présence de cette punaise, et vise versa, ce qui n’est pas le cas dans une réelle relation symbiotique où les deux organismes sont interdépendants pour leur survie (algues et champignons chez le lichen par exemple).

Les punaises attaquent une mouche capturée par une Roridula. Photo : carnivorousockhom.blogspot.com

  • Les interactions des Nepenthes

Le genre Nepenthes est sans aucun doute le genre qui entretient le plus de relations mutualistes avec les animaux. Il existe de très nombreux exemples mais nous n’aborderons ici que certains d’entre-eux, vous verrez, assez représentatifs.

Commençons par Nepenthes albomarginata, reconnaissable entre mille par la ligne blanche qui ceinture l’entrée de son piège. Cette structure blanchâtre est en fait composée de milliers de petits trichomes qui sécrètent une substance très appétante pour les termites. Ces dernières sont attirées jusqu’au piège où elles peuvent se nourrir à volonté. En contre partie de la production coûteuse en énergie d’une nourriture spéciale et unique chez les Nepenthes, certaines d’entre-elles tombent malencontreusement dans le piège, nourrissant ainsi la plante.

Nepenthes albomarginata recouverte de termites. Photo : http://www.tropicalplantbook.com/

D’autres espèces nouent une relation mutualiste avec des amphibiens et notamment des grenouilles. Ces dernières sont capables de ne pas glisser à l’intérieur du piège et, un peu comme l’araignée lynx chez les Sarracenia, elles se postent à l’intérieur de l’urne en attendant que les proies arrivent, la plante digère alors ses excréments riches en azote. Des grenouilles sont aussi souvent observées à l’entrée des pièges de Sarracenia.

Grenouille attendant patiemment l’arrivée de proies. Photo : Wikipedia

Chez Nepenthes ampullaria, une espèce de grenouille (Microhyla nepenthicola) pond directement ses œufs à l’intérieur de l’urne. Les petits têtards, qui ne se font pas digérer par le piège, peuvent alors se développer en toute sécurité à l’abri des prédateurs et la plante assimile une fois encore leurs rejets azotés. Cette espèce est d’ailleurs assez particulière car elle semble avoir évolué pour récupérer les feuilles mortes des arbres et les digérer partiellement. Ce serait donc une plante « détritivore » ou coprophage.

Les abris qu’offrent les urnes de Nepenthes attirent aussi de plus gros animaux tels que des chauve-souris. En effet, Nepenthes hemsleyana propose un abris de choix pour ces mammifères (par exemple l’espèce Kerivoula hardwickii) en les protégeant des prédateurs et du soleil de la journée. Ainsi, ces petites chauves-souris passent leurs journées à l’intérieur du piège et la plante digère une nouvelle fois ses excréments (décidément…). Plus d’explications ainsi qu’une vidéo d’une chauve-souris entrant dans un piège de Nepenthes hemsleyana sont disponibles ici : https://www.livescience.com/51501-pitcher-plants-lure-pooping-bats.html?jwsource=cl.

https://ars.els-cdn.com/content/image/1-s2.0-S0960982215006697-gr1.jpg
Une chauve-souris sors du piège de Nepenthes hemsleyana : https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0960982215006697

Enfin, d’autres espèces, Nepenthes rajah et Nepenthes lowii, produisent une substance sucrée sous leur opercule qui attire de petits mammifères. La forme du piège est telle que l’animal est obligé de se positionner juste au dessus de l’entrée de l’urne, ainsi, tout en consommant sa nourriture sous l’opercule, ses déjections tombent dans le piège et sont assimilées par la plante. Chez Nepenthes lowii, cet apport représente jusqu’à 100% de l’azote capturé par la plante ! Nepenthes rajah produit d’ailleurs des pièges de taille impressionnante et capture parfois de petits mammifères. Les sucs sucrés sous l’opercule contiennent des substances volatiles proches de celles de fruits sucrés. De plus, ces espèces ont des couleurs permettant notamment d’attirer spécifiquement un petit mammifère arboricole (Tupaia montana).

Il existe encore beaucoup d’intéractions mutualistes de ce genre chez les plantes carnivores et nous commençons à les comprendre et à les étudier depuis une vingtaine d’années (en particulier chez les Nepenthes). N’oublions pas au passage que certaines plantes carnivores du genre Heliamphora ou encore Darlingtonia ne sont capables d’assimiler l’azote de leurs proies uniquement grâce à un mutualisme avec des bactéries qui digèrent les insectes pour elles et rendent accessibles les nutriments à l’absorption en les découpant ; c’est d’ailleurs en partie ce qu’il se passe dans la digestion des Hommes (flore intestinale) et des animaux en général.

Enjoy !

Source photo : Phagophytos si non mentionnée sur l’image ou en légende.